Le Royaume de Bretonnie
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 Le Roi Muet

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Gromdal
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MessageSujet: Le Roi Muet   Lun 12 Fév 2018 - 1:56

LE ROI MUET



     La première chose qui transperça l’esprit du roi revenant fut le bruit du tonnerre, dont les échos roulèrent dans le lointain, bientôt suivi des croassements incessants de multiples corbeaux. À cela s’ajoutait le bruissement d’une fine pluie, qu’il se mit bientôt à sentir.
     Où suis-je ? fut sa première pensée.
     Il se tenait là, debout et immobile au beau milieu d’une grande plaine qu’une dense forêt bordait de part et d’autre. Il faisait sombre : le ciel tout entier était recouvert d’une lourde nappe de bas nuages noirs et laissaient tomber une fine bruine. D’un côté, floue et lointaine, une longue chaîne de montagnes surplombait la plaine. Cette dernière était jonchée de milliers de cadavres, si nombreux qu’il était impossible de les compter : corps à moitié décomposés, squelettes effondrés d’hommes et d’animaux, les morts recouvraient la plaine tout entière, cachant presque la vue du sol boueux et retourné de mille pieds. Certains d’entre eux étaient là, debout, et se tenaient immobiles parmi leurs pairs mis à bas.
     Comment...
     Des images fusèrent dans son esprit. Des centaines d’hommes en armures grossières agenouillés à ses pieds dans la pénombre d’une grande salle éclairée par des torches éparses. Le noir, puis le retour à la lumière. Il se voyait combattre parmi des hordes de morts, son corps sans conscience comme contrôlé par une volonté extérieure. Le déploiement dans la grande plaine. Puis une gigantesque explosion et... il était là.
     Que, qui, suis-je ? murmura son esprit. Il repassa les quelques bribes d’images, lambeaux indistincts de souvenirs, dans sa tête. Il avait jadis été un roi, il y avait bien longtemps. Puis on l’avait ramené à un semblant de vie. Il avait combattu sans relâche, marionnette squelettique dans les mains d’une volonté extérieure obscure.
     Comment se faisait-il qu’il avait retrouvé l’emprise de son corps ? Les images étaient floues... Le maître avait tenté quelque rituel arcanique, puis il y avait eu une explosion de magie et le vieux roi avait été libéré de son emprise. Il tourna la tête, et put contempler le cratère qui déchirait la plaine non loin dans son dos. La terre retournée, calcinée, fumait encore, et il crut apercevoir une forme noircie et déformée au fond du trou, ultime témoignage de la destruction de la créature de la nuit.
     Le fracas des armes le tira de sa contemplation : çà et là, plus bas dans la plaine, de petits groupes de miliciens armés de piques et d’épées grossières pressaient le pas, et combattaient les quelques morts-vivants encore debout. Plus loin, il pouvait voir des cavaliers en armures lourdes, aux bannières dressées et flamboyantes. Ils s’approchaient eux aussi. Des chevaliers bretonniens, lui souffla son esprit. Et les éclairs de lumière derrières leurs lignes témoignaient de la présence d’au moins un jeteur de sorts, qui devait sans doute se préparer à purger le champ de bataille à l’aide de ses arcanes magiques.
     Il ne faisait pas bon de rester ici, et le revenant se dissimula prestement parmi les arbres.
     Bien lui en prit, car en lisière de forêt, des tirailleurs en longues capes grises, armés d’arcs hétéroclites remontaient le champ de bataille rapidement pour prendre les morts en tenaille. Ils étaient tant concentrés sur le déroulement des combats qu’ils ne le remarquèrent point, caché parmi les arbres aux larges troncs.
     La forêt se révéla n’être qu’une fine mais dense bande d’arbres vénérables ; en la traversant, il put contempler la continuation du champ de bataille qu’il venait de quitter. L’armée des morts avait dû être gigantesque pour s’étendre aussi loin...
     Un bruit étrange attira son attention : un destrier squelettique était encerclé par quelques piquiers, et se cabrait en une dernière tentative de résistance. Un hurlement spectral, hennissement affolé d’outre-tombe s’échappait de sa bouche, et le feu verdâtre dans ses orbites s’agitait d’affolement. Il n’y avait nulle trace de son cavalier : ses ossements gisaient sûrement non loin.
     Son regard s’intensifia, et il scruta la nouvelle plaine : les choses étaient plus avantageuses de ce côté-ci de la forêt. Point de cavaliers ni de mages en vue, seuls de simples miliciens et quelques paysans recrutés à la va-vite combattaient ici les morts-vivants. Les vivants, comme les morts d’ailleurs, étaient beaucoup moins nombreux que de l’autre côté : avec un coursier rapide, il pourrait facilement traverser la ligne éparse des soldats. Il se retourna vers le cheval squelette, et dégaina son épée : il était temps de donner un nouveau maître à ce destrier.
     Le premier des piquiers, porteur d’un casque rond à large bord et d’une veste de cuir rembourrée renforcée de plaques de métal, se retourna vers lui et alerta ses compagnons, qui délaissèrent le cheval pour se reformer.
     Le destrier recula de quelques pas en piaffant, mais ne fuit pas, au grand soulagement du roi revenant.
     « Meurs, engeance démoniaque ! » hurla le piquier en s’élançant pour lui asséner un coup d’estoc au flanc. D’un mouvement de son bouclier, l’ancien roi dévia le coup. L’homme, emporté par son élan, tituba en avant, sa garde ouverte. Il termina sa course dans la boue, la gorge tranchée d’un coup d’épée précis et mortel.
     Les miliciens n’étaient pas de taille face un adversaire tel qu’un roi revenant, et en quelques coups, tout fut terminé. Le deuxième soldat fut envoyé à terre d’un revers de bouclier, l’autre ouvert du ventre à la gorge d’un large coup d’épée, et le dernier piquier préféra fuir que de l’affronter. L’homme à terre, lui aussi, tentait de s’éloigner en rampant dans la boue. Le roi ne lui laissa pas cette chance, et l’immobilisant d’un pied dans le dos, il le transperça prestement de sa longue épée rouillée.
     Pendant tout le combat, le destrier squelettique n’avait pas bougé. Il regardait maintenant son sauveur de ses orbites vides, immobile.
     Il n’y avait pas de temps à perdre, et pressé par son nouveau maître, le cheval s’élança sur la plaine, envoyant gicler des monceaux de terre à chaque pas dans la boue herbeuse. Ils doublèrent le piquier en fuite et, d’un large geste du bras, le roi revenant envoya son corps sans tête rouler dans la boue.
     Dans leur fuite à travers la mince ligne des soldats épars, un seul homme se dressa sur leur route, et un revers de lame suffit à le faire taire à jamais. Quelques flèches sifflèrent dans leur dos, et le roi sentit l’une d’entre elles se ficher dans son armure alors qu’ils s’élançaient sur la route qui longeait la plaine. Bientôt, le champ de bataille disparut derrière eux.
 


     Ils voyagèrent ainsi longtemps sous l’œil morne des montagnes, sur un petit chemin que bordait une forêt sombre. La pluie ne semblait pas vouloir s’arrêter, pas plus que les bas nuages gris ne semblaient vouloir quitter le ciel, et le paysage était plongé dans une brume humide et dense. Il n’y avait aucun autre bruit à entendre que celui des gouttes de pluie qui tombaient inlassablement sur le chemin grossier et boueux, jalonné de quelques vielles pierres plates ici et là, et celui des sabots du coursier squelette qui s’enfonçaient dans la boue et les flaques. De temps à autre, ce dernier piaffait.
     Le roi revenant en était secrètement envieux : le cheval, lui au moins, pouvait au moins s’exprimer... Car le vieux roi était privé de la parole : là où le cheval pouvait, pour une raison obscure qu’il ne comprenait pas, hennir et piaffer, aucun son ne sortait de sa propre gorge desséchée. Les os blanchis de ses mâchoires avaient beau bouger et ses dents claquer aussi fort qu’il le veuille, il n’arrivait pas prononcer un seul son.
     Au fil de la marche, il avait également découvert qu’il ne percevait plus les couleurs : alors que ses souvenirs regorgeaient de teintes de toutes sortes, vives et luxuriantes, tout ce qu’il voyait était gris, parfois avec quelques nuances d’ocres et de sépia, mais rien de plus. Cela dit, sa vue était plus affûtée et puissante qu’elle ne l’avait jamais été de son vivant : il perçait les ténèbres comme s’il s’agissait d’un jour sans nuage. La seule contrepartie était, qu’à présent, tout ce qu’il voyait était aussi morne et mort que lui l’était.
     Pire encore, il n’avait quasiment aucun souvenir de sa vie mortelle. Il n’y avait rien de plus que les quelques images qui lui étaient revenues lors de sa libération. Il avait eu beau chercher et chercher encore dans son esprit, en fouiller les moindres recoins, il n’y avait rien pour le rappeler qui il avait été. Pas même son nom. Aucune trace d’une personnalité quelconque, pas de famille. Il n’était rien qu’une coquille vide animée par une âme dépouillée de ses souvenirs et de son identité.
     Qu’allait-il faire, maintenant qu’il avait été libéré de l’emprise de son lige nécromant ? Cette unique question le hantait, et il repassa en vue ses quelques précieux souvenirs en quête d’une réponse.
     Il revoyait une grotte sombre, quelques torches peinant à l’éclairer, les parois recouvertes de peaux et de boucliers rudimentaires, et des guerriers aux traits farouches, revêtus d’armures de facture grossière agenouillés devant lui. Il se souvenait qu’il avait eu des centaines de sujets sous sa coupe, que les tribus des hommes tremblaient sous son nom et le regardaient avec crainte et révérence. Il avait été leur roi, leur souverain, leur maître.
     Il prit alors l’unique décision possible : puisque c’était la seule chose qu’il se souvenait avoir été de son vivant, il le redeviendrait dans la mort, il se trouverait des sujets, se fonderait un fief et une armée, et deviendrait leur roi. Il ne savait que cela, et ne pouvait rien faire d’autre.
     Perdu dans ses pensées, et toujours porté par un destrier infatigable, le roi revenant disparut dans la brume, et il ne resta bientôt plus aucune trace sur le chemin boueux qui fondait au loin, avec les arbres et les collines, dans le rideau de pluie.  



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Gromdal
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MessageSujet: Re: Le Roi Muet   Lun 19 Fév 2018 - 3:05


     La pluie semblait ne pas vouloir cesser, et s’abattait sans relâche sur la petite bourgade, installée en bordure de forêt non loin du côté bretonnien du Défilé de la Hache. Impossible de voir la lune ou les étoiles : les lourds nuages gris qui recouvraient toute l’étendue du ciel ne laissaient aucun astre percer à travers eux depuis une semaine déjà. L’unique route qui traversait la seule rue du village, chemin pavé et maintenant inondé toute part, était déserte en cette fin de soirée : les habitants étaient vite rentrés chez eux, chassés par le temps. Une unique lanterne éclairait faiblement la scène depuis une enseigne d’auberge vacillante, le halo orangé se reflétant dans les flaques et sur les murs de pierres humides. Ainsi, personne ne vit le cavalier solitaire qui entra dans le village, emmitouflé dans une lourde cape bordée de fourrure au niveau des épaules. On distinguait une austère couronne de fer qui lui ceignait le front, par-dessus un camail de cuir. Trottinant lentement, le cheval se dirigea vers la taverne.
 
     À l’intérieur, le vieux George, dit le Gros, astiquait allègrement ses chopes derrière le comptoir, sifflotant quelques notes d’une ballade populaire. La grande salle de la taverne était éclairée par le feu qui brûlait dans le foyer en son centre, et par quelques bougies réparties sur les six longues tables, faites d’un bois presque noir tant il était usé. Des lanternes éparses, suspendues aux énormes poutres qui supportaient le plafond bas, venaient rajouter leur lumière vacillante à la  luminosité ambiante. Par-delà les quelques fenêtres aux carreaux de verre épais et grossier qui trouaient les murs de pierre grise et nue, on ne distinguait que les ténèbres. Il n’y avait personne sur les bancs qui longeaient les tables, ni de buveurs affalés sur le comptoir. Tous les clients habituels, voyageurs et habitants du village, avaient été chassés par le mauvais temps : il n’y avait que George, et les échos de sa chanson.
     Malgré tout, ce dernier était particulièrement content : s’il n’avait toujours pas vu le visage d’un client depuis ces cinq jours de pluie incessante, la bourgade avait reçu ce matin des nouvelles de Montfort : l’armée du scion de Moussillon, qui était descendue depuis la Trouée de Gisoreux, d’où elle s’était formée, avait été arrêtée et vaincue à quelques lieues du château de Montfort par une armée du duché levée dans l’urgence, qu’avait rejointe un corps de chevaliers envoyés par Bastonne. Les routes commerciales qui rejoignaient le Défilé de la Hache allaient enfin être libérées et la bourgade, en particulier la taverne-auberge du Gros George, allait de nouveau pouvoir profiter de l’afflux des voyageurs et des commerçants, ainsi que de leurs caravanes, originaires du nord de la Bretonnie, sa seule véritable source de revenus.
     George se souvenait des dires des derniers voyageurs venant de Monfort qu’il avait vus, deux semaines plus tôt. Il y avait eu des rumeurs étranges, comme quoi l’armée ennemie était accompagnée de légions de morts, ramenés à la vie par un quelconque pouvoir obscur : on racontait même que pour ce faire, leur général avait conclu un pacte avec les Dieux du Chaos... Le tavernier s’arrêta d’astiquer un moment, le front plissé, et reposa son torchon sur son épaule, pensant à toutes les rumeurs. Puis il haussa les épaules, et se remit au travail avec un entrain renouvelé : il ne fallait pas croire tous les racontars des voyageurs bretonniens : un mois auparavant, on lui avait raconté qu’une légion de Nurgle était apparue au Nord de Gisoreux et avait assiégé le Roi Louen alors en voyage pour un tournoi, sa majesté royale n’en réchappant que de peu... Le Gros George ne put retenir un petit sourire : c’était ridicule. Comme si des gens allaient croire un tel ramassis de bêtises. Toute le monde savait bien que des armées de morts et de démons, ça n’existait en Bretonnie que dans les histoires pour faire peur aux enfants.
     Puis la porte s’ouvrit violemment et George entendit un homme entrer, accompagné de la pluie et du vent qui s’engouffrèrent dans la grande salle en sifflant. Le tavernier était véritablement surpris de l’arrivée d’un voyageur à cette heure de la nuit, et leva les yeux vers son nouveau client. Son salut s’étrangla dans sa gorge et il laissa tomber sa chope, pétrifié. Devant lui, une lourde cape déchirée volant au vent qui s’engouffrait par la porte grande ouverte, un squelette armé de pied en cap se tenait devant l’entrée. Son armure était usée et rouillée, trouée par endroit, et la cotte de maille qui lui protégeait les bras et les cuisses portait elle aussi les marques du temps. Par-dessus un camail de cuir usé, une terrible couronne de fer hérissée de piques lui ceinturait le front. Son crâne aux os durs était impassible, et au fond des orbites vides luisait une lumière verte et malsaine, qui le transperçait jusqu’aux tréfonds de son âme. George transpirait à grosses gouttes, et son esprit tout entier lui hurlait de fuir. Mais il ne pouvait bouger, les yeux fixés sur le démon.
     Il regarda l’apparition avancer vers lui, pétrifié, et remarqua la longue épée dans un vieux fourreau qui pendait aux côtés du démon. De l’autre côté se balançaient également une deuxième épée, plus courte, et une petite daque, ainsi que quelques bourses usées. Mais le squelette ne dégaina pas son épée maudite pour occire le malheureux tavernier, et, d’un mouvement lent, plongea la main dans l’une de ses bourses et en sortit une pièce sale et noircie qu'il lança sur le comptoir.
 
     Voilà pour toi, serviteur. Je gîterai ici un moment.
     Les paroles du roi revenant retentirent dans l’esprit du squelette, à défaut de pouvoir franchir ses mâchoires muettes. Il accompagna ses propos en pointant la pièce d’une main et en embrassant la salle d’un large mouvement de l’autre. Le tavernier ne dit toujours rien, le fixant de ses yeux écarquillés, immobile.
     Un simple homme, se dit le squelette à lui-même.
     Il se dirigea vers la table la plus reculée et, tirant le banc, il posa son épée sur la table et s’adossa au mur, et ne bougea plus.
     Maudite pluie. Ils avaient marché, lui et son coursier, pendant des jours sans que le ciel ne se découvre. À vrai dire, tout mort-vivant qu’il était, un jour de plus sous un temps pareil l’aurait rendu fou et, dans son caprice, il avait tenu à s’arrêter dans un village pour se sécher à la chaleur d’un bon feu. Celui dans lequel il s’était arrêté était isolé –une des nombreuses et anonymes escales sur la route qu’il avait empruntée, qu’il avait découverte déserte–  et les villageois peu nombreux se terreraient probablement chez eux par un pareil temps. Ils ne représentaient, de toute façon, pas une menace pour le roi revenant.
     Dans un coin de son champ de vision, le tavernier s’extirpa de sa torpeur et sortit en trombe par la porte de derrière sans un regard pour le squelette.
     Dans sa tête, ce dernier sourit. Et les simples hommes restent de simples hommes. Qu’ils essayent, ils ne peuvent, à eux seuls, rien contre moi. Puis il se concentra à nouveau sur son avenir. Il n’allait pas redevenir roi en un jour et, sans la pluie ni le balancement du cheval pour le déranger, il pouvait enfin se pencher sur les actions à prendre. Le soleil pouvait prendre tout son temps pour revenir, il l’attendrait avant de repartir. Et d’abord, il devait régler le problème de sa parole.
 
     George passa en coup de vent dans son arrière-boutique, puis emprunta les escaliers qui menaient au premier étage avant de tituber plus qu’il n’entra vraiment dans ses appartements. Au fond, près d’une cheminée au feu mourant, sa femme Lucie, « La Lucie », comme on l’appelait dans la bourgade, sursauta et se retourna sur sa chaise usée.
     « Eh, qu’est-c’que t’prends, George, à m’faire tout c’raffut ? » puis elle changea de ton en voyant  le visage pâle et le regard hagard de son mari en nage. « Ça va-t-y pas bien, dis ? »
     Ce ne fut qu’avoir repris son souffle que le tavernier put enfin répondre :
     « Le démon... souffla-t-il tout bas entre deux râles. Le démon... dans ma boutique. »
     La Lucie eut un petit rire moqueur alors qu’elle soulevait sa masse imposante du fauteuil :
     « Ah, j’en connais un qu’a encore abusé d’sa propre méd’cine ! »
     Mais le Gros George n’était pas d’humeur à rire, et il prit fermement sa femme par les épaules, la regardant droit dans les yeux.
     « J’rigole pas, la Lucie, c’t’un vrai squelette qu’est rentré... Tout debout en armure et tout... l’a même payé avant d’s’assoir, t’entends ? »
     Un éclair passa sur son visage lorsqu’il se rappela la pièce que l’abomination lui avait donnée, et il fouilla fébrilement dans ses poches, et la lui fourra dans les mains.
     « Là, regarde-moi ça, on va voir si t’rigoles encore. »
     Interloquée, la Lucie fit tourner la vielle pièce poussiéreuse, entre ses doigts, puis la gratta du bout de son tablier. L’éclat que renvoya cette dernière était reconnaissable entre tous : de l’or. La pièce était d’ailleurs lourde, assez épaisse, grossière, et en y regardant de plus près, la femme du tavernier put voir quelques mots écrits dans un langage qu’elle ne connaissait pas, gravés autour d’une effigie aujourd’hui inidentifiable.
     Mais le Gros George était impatient, et lui prit l’étrange monnaie des mains.
     « Alors, tu m’crois maint’nant ? lui demanda-t-il.
     — Eh, ça s’rait pas la première fois qu’on voit un étranger bizarre par ici... Mais un squelette ? T’as du t’imaginer des choses, le George. » Mais ce dernier ne semblait pas vouloir en démordre. La Lucie soupira : «Dame, j’vais aller voir ça par moi-même, t’vas voir qu’les morts ils n’font qu’une chose et c’est rester dans leurs tombes. » Et elle se dirigea vers la porte, mais le George la retint par le bras.
     « Si t’vas voir, regarde au moins de dehors, par les fenêtres, mais rentre pas dans c’te pièce avec le démon. »
     Devant le regard de son mari, la Lucie ne trouva pas le courage de dire non.
 
     Bientôt, ce fut tout le village que se retrouva sous la pluie battante devant la taverne du Gros George. Tous les hommes étaient réunis là, recouverts de lourdes capes, leurs visages fermés à moitié cachés sous leurs capuches, éclairés faiblement par leurs quelques torches. Tous étaient armés de faux, fourches, coutelas et autres armes de fortune. Pour le moment, ils tentaient de se décider sur le démon qui avait investi l’auberge. Quelques-uns d’entre eux regardaient encore à travers les carreaux sales et grossiers des petites fenêtres de la taverne, bouche bée, le squelette en armure immobile au fond de la salle. D’autres, armés de piques de mauvaise facture, surveillaient d’un œil méfiant le coursier squelettique, attaché non loin, mais n’osaient pas l’approcher.
     Au loin, une lanterne disparut, trace du messager envoyé dans l’urgence au château le plus proche, le castel d’Avillon.
     Les villageois avaient opté pour un commun accord de bénir les sorties de la taverne. Pendant que la créature de la nuit serait confinée à l’intérieur, ils abattraient sa monture démoniaque et monteraient le siège devant le bâtiment en attendant l’arrivée d’un chevalier capable d’achever le revenant. Si le démon voulait sortir, ils l’affronteraient, mais ils n’allaient pas se risquer à le débusquer.
     Les villageois firent une haie silencieuse pour laisser passer le vénérable prêtre du village, Bernard, en charge du petit temple de la Dame dont le tocsin avait alerté les habitants un peu plus tôt. Vieux et rachitique, le vieux moine maigre se tenait pourtant droit et s’avançait d’un pied ferme. Il s’arrêta devant la porte, ses yeux  perçant le panneau de bois. Les villageois retenaient leur souffle. Le moine joignit ses mains avant de se retourner.
     « Je sens de la magie noire à l’œuvre dans cette maison. Seule la Dame saurait nous aider en une heure aussi sombre. »
     Il sortit de sa bure une petite fiole remplie d’un liquide qui, dans la pénombre, brillait faiblement : de l’eau bénite. Levant ses mains vers le ciel, il entama d’une voix ferme et posée le saint cantique qui scellerait la porte une fois cette dernière ointe de la sainte eau. Alors même que la litanie s’élevait dans la nuit, la pluie sembla cesser, et les cœurs des villageois s’emplirent de courage. Avec la Dame, ils pourraient vaincre le démon par la seule force de leur Foi.
     Mais alors même que le prêtre terminait son chant et allait asperger la porte pour achever le rituel de bénédiction, le battant s’ouvrit à la volée sur le roi revenant. Toute l’assemblée fut prise de cours par l’arrivée impromptue du démon et le cantique s’étrangla dans la gorge du moine lorsque le squelette enjamba le palier, se baissant pour passer la porte.
     Puis quelqu’un sortit de sa torpeur et cria : « Que l’on protège le prêtre ! », et les villageois s’avancèrent d’un seul mouvement pour défendre leur saint homme. Mais ce dernier s’étant ressaisi, brandit la fiole d’eau bénite devant le visage du squelette, le liquide éclatant de lumière par la simple force de sa foi.  « Arrière, engeance du démon ! » lui ordonna-t-il d’une voix forte, le visage empreint d’une détermination sans faille. « Au nom de la Dame, quitte ces lieux immédiatement ou sois mau... »
     Il y eut un grand moment de silence lorsque le roi revenant posa un doigt squelettique sur les lèvres du moine pour le réduire au silence. Cesse de m’importuner, prêtre, pensa-t-il pour lui-même. Devant les yeux des villageois figés, il prit la fiole des mains de son propriétaire. Personne, pas même le moine lui-même, n’osa bouger, stupéfaits.
     Pendant un moment qui sembla s’étirer indéfiniment, le roi revenant contempla  la fiole, au milieu de l’assemblée immobile. Puis il brisa le charme en jetant la sainte eau avant de jeter la fiole à terre et de la broyer sous son pied.
     Cela ne te sauvera pas, prêtre.
     Un éclair parcourut les villageois, certains reculant devant l’acte sacrilège et celui qui l’avait perpétré, d’autres se crispant de rage et resserrant leur emprise sur leurs armes de fortune. Le premier à agir fut le forgeron qui, au premier rang et armé d’une pique, s’élança sur le revenant.
     « Sacrilège ! Impie ! »
     Son cri retentit dans le bourg et fut bientôt remplacé par le fracas du métal : le roi revenant ne fit aucun geste pour éviter le coup et la lance transperça son armure pour s’enfoncer profondément dans son thorax. Personne, pas même le forgeron lui-même, ne bougea pendant un court instant. Puis le roi revenant baissa lentement le crâne pour contempler l’arme qui lui transperçait le torse, et un cri d’horreur parcourut l’assemblée. Le forgeron lâcha son arme et, son visage en un masque d’horreur, tomba à la renverse sur le sol boueux. Les jambes du moine faillirent se dérober sous lui. Les moins courageux lâchèrent leurs armes et fuirent à toutes jambes en hurlant au démon.
     Le roi revenant, lui, extirpa sans effort la lance de son plastron de métal. Il regarda le forgeron à terre de ses orbites vides. Cela non plus ne te sauvera pas, murmura-t-il dans son esprit, et, de ses deux mains, il brisa sur son genou la longue pique. Mais je ne suis pas ici pour vous occire. Et il lança à l’homme les morceaux de son arme, avant de se retourner vers l’assemblée immobile. Les villageois, qui n’avaient rien entendu de ses paroles intérieures, arboraient des visages aux diverses expressions de terreur et d’appréhension. Quelques-uns adressaient du bout des lèvres des prières à la Dame. Dans un silence total, le squelette scrutait les villageois un par un. Son regard s’arrêta sur le tavernier, et son doigt décharné pointa dans la direction du Gros George. En un instant, la foule devant lui s’écarta, et il n’y eut plus personne entre lui et le roi revenant. Au fond de ses orbites vides, une lueur verte était apparue et, s’écartant de la porte, il invita d’un mouvement de la main le tavernier à entrer.
     Ce dernier, interdit, resta quelques instants à contempler l’ouverture béante, sans bouger. Puis quelques villageois impatients et surtout craignant que, le tavernier ne réagissant pas, le démon ne se retourne vers l’un d’entre eux, le poussèrent discrètement du bout de leurs armes de fortune, sans que personne ne tente de les arrêter, et George n’eut d’autre choix que d’entrer, bientôt suivi du roi squelette qui referma la porte derrière eux. Le claquement sourd retentit comme un glas dans l’esprit du tavernier, qui baissa la tête de terreur. Là où le roi revenant s’était assis, une dague usée au manche ouvragé était profondément plantée dans le bois de la table. Le squelette s’y dirigea et arracha du meuble son couteau. D’un geste sans équivoque, il ordonna à l’homme de s’approcher. En fait, il semblait lui montrer quelque chose sur la table. Mi contraint, mi curieux, le vieux George s’approcha, et remarqua qu’un unique mot y avait été gravé par le revenant. Il dut plisser les yeux pour le déchiffrer : papier, était-il écrit. Un millier de questions aux lèvres, le tavernier releva la tête vers le roi squelette, mais ce dernier coupa court à ses paroles et lui tendit sa paume ouverte sans rien dire.
     Il fallut un petit moment au tavernier pour comprendre, puis il se précipita derrière son comptoir et arracha prestement quelques pages du livre de comptes que tenait sa femme pour les apporter au roi revenant. Ce dernier inclina la tête et les posa sur la table sans un mot, puis s’empara d’un morceau de charbon qu’il avait préalablement posé sur la table. Soulevant sa cape, il s’assit à la table et écrivit rapidement sur la première feuille, qu’il tendit ensuite au tavernier. Ce dernier put y lire, écrit en lettres grossières un unique mot :
     Muet.
     Le tavernier abaissa la feuille pour regarder de nouveau le revenant, qui s’était remis à écrire, avec plus de lenteur, sur une seconde feuille. Voilà qui expliquait bien des choses... Pendant un moment, il en vint même à se questionner sur les véritables motivations du vieux roi. Peut-être n’était-il pas venu pour les occire, après tout. Mais il secoua sa tête pour dissiper ses doutes : c’était d’un squelette démoniaque dont il était question.
     Collés aux fenêtres, les villageois contemplaient le curieux manège qui se déroulait entre le tavernier et le roi revenant plié en deux sur la table, perdu dans son écriture.
     Au bout d’un moment, le roi se redressa et tendit à George la nouvelle feuille. Les mots maladroitement écrits disaient :
     Cete maison sera ma demeur jusquau retoure du soleil, et mon or vostre raycompense.
     Dans sa poche, la main du tavernier se resserra sur la pièce que le squelette lui avait donnée à son arrivée. De nouveau il releva la tête vers le revenant, les questions se bousculant dans son esprit, mais le roi ne lui laissa pas le temps de les formuler. Doucement mais fermement, poussa un George interdit vers la porte et ouvrit cette dernière, effrayant ce faisant les villageois proches. Le tavernier fit quelque pas mécaniques pour franchir le pallier, et la porte claqua derrière lui.
     Toujours pas remis de ses émotions, George regardait la feuille froissée qu’il tenait dans ses mains, maintenant moite de sueur. Tout aussi étonnés que lui qu’il soit ressorti vivant, personne ne dit mot.
     Puis les forces du moine vinrent finalement à lui manquer et, la pression retombée avec le retour du tavernier, il s’effondra dans les bras de ses voisins. Certains contemplèrent tour à tour les débris de la petite fiole devant la porte et le prêtre évanoui, puis se tournèrent vers le roi revenant qui, à travers les fenêtres, s’était rassis, impassible, à sa table.
     Au coin de la taverne le destrier squelette s’ébroua et hennit, mais personne ne lui prêta attention.
 


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MessageSujet: Re: Le Roi Muet   Lun 26 Fév 2018 - 2:41

Juché sur un promontoire rocheux dominant le bourg d’Avillon et au nord la large route commerciale reliant Monfort et Parravon, le château d’Avillon était en lui-même un modeste ouvrage de pierre ocre, quelques tours et  un donjon, que surplombait la Tour Ronde, maître ouvrage de quelques cent pieds de haut et d’une quarantaine de large, le tout ceinturé de maigres murailles, d’où quelques lanciers surveillaient les environs.
     Point clé à la garde d’une importante route commerciale, le petit château, au Sud-Est du Défilé de la Hache, changeait souvent de mains au gré des conflits qui opposaient les seigneurs de Monfort aux ducs de Parravon. Actuellement, le petit seigneur d’Avillon était un vassal de Parravon, et maintenait une petite division d’une centaine de gardes, auxquels venaient s’ajouter la milice du bourg, qui comptait, lui, un petit millier d’habitants. Pas plus d’une douzaine de chevalier, dont les deux fils du seigneur Henri, occupaient le château, et ce dernier n’en avait que rarement abrité plus au court de sa longue, et tourmentée, histoire.
Depuis quelques jours déjà, le castel était en effervescence : le duc de Parravon avait fait envoyer des messagers dans tout le duché, porteurs d’une terrible nouvelle : les morts convergeaient au Fort de Sang, à l’Est, et avaient enlevé la fille d’un noble du pays. Pour la sauver, et gagner par là même le contrôle du Fort de Sang, les bretonniens devraient remporter un tournoi contre les seigneurs de la non-vie et, en tant que vassaux directs du duché, les seigneurs d’Avillon se devaient d’envoyer une délégation de chevaliers pour apporter leur aide au duc, qui les attendrait à la Maisontaal, l’ancienne abbaye se tenant juste à l'ouest de l’endroit désigné pour la lice.
     Après maintes délibérations, il avait été décidé que le seigneur, d’un âge bien avancé, resterait au château avec six de ses chevaliers, tandis que ses deux fils, dans la fleur de l’âge, partiraient avec le reste pour le tournoi.

     La cour bourdonnait d’activité lorsque l’échevin du bourg, un vieil homme en chainse et chausses de toile de couleurs ternes, garni d’un chapeau en feutre, entra dans l’enceinte du château. Il était suivi d’un voyageur à la lourde pèlerine, encore humide de la pluie nocturne. Des palefreniers apprêtaient les chevaux et des pages couraient dans tous les sens, porteurs d’armes, écus et autres bagages pour le voyage jusqu’à la Maisontaal. Deux chevaliers avaient déjà montés leur cheval, les autres encore en train de diriger leurs pages vers leurs montures. Un peu plus loin, attendant patiemment dans un recoin de la cour, un prêtre juché sur une robuste jument observait les préparatifs d’un regard amusé. Parmi toute cette agitation, personne ne remarqua les deux nouveaux venus qui contemplaient le spectacle en silence.
     Puis un chevalier en cotte de maille complète portant un haut heaume sous son bras, revêtu d’un tabard de livrée pourpre et or, se dirigea vers eux. Il salua l’échevin avec un grand sourire. C’était un jeune homme robuste, de haute stature, aux yeux bruns et pétillants, et l’on distinguait quelques touffes de cheveux bruns qui dépassaient de dessous son haubert de maille
     « Maître Grossouvre, cela faisait longtemps que nous ne nous étions point vus !
     — Sire Jehan, répondit ce dernier avec un sourire en inclinant la tête. Cela est toujours un plaisir de vous voire en si bonne santé. Comment va votre père ? »
     Le chevalier Jehan se gratta le derrière de la tête d’un air gêné : « Ma foi, l’âge ne lui réussit pas. Voilà la deuxième fois en un mois qu’il manque de chuter dans les escaliers de la Grande Tour. Malgré tout, il ne peut se résoudre à  ne plus y monter chaque jour... J’imagine que les habitudes ont la vie dure. Et en plus de cela, la régie de la région lui demande beaucoup ces derniers jours... » L’échevin hochait la tête à chaque phrase, écoutant placidement les nouvelles du château, et semblait avoir oublié la présence de son compagnon qui, nerveux et visiblement intimidé, triturait fébrilement une bague entre ses mains, mais n’osait pas prendre la parole. Au bout d’un moment, ils furent rejoints par un deuxième chevalier, lui aussi complètement équipé.  C’était la copie conforme de sire Jehan, à ceci près qu’il était un peu plus grand, et que les traits de son visage étaient beaucoup plus fins. Il était d’ailleurs plus jeune que Jehan, et salua d’un même entrain l’échevin, coupant court aux paroles de son compagnon chevalier.
     «  Maître Grossouvre ! » Ce dernier souleva son chapeau de feutre et inclina la tête en guise de salut. « Quel bon vent vous amène par ici ? ».
     Le vieil homme sembla alors se rappeler la présence de son compagnon et le présenta aux deux chevaliers.
     « Sire Jehan, sire Thiébaud, voici un voyageur venu du village d’Yssieux sur la Grand’route, et il est porteur de biens graves nouvelles. » Puis il se tourna vers ledit voyageur, qui s’inclinait bien bas devant les chevaliers. « Ce sont les deux fils du seigneur de ce château. Le seigneur Henri est indisposé, mais eux sauront vous aider. »
     Les chevaliers froncèrent les sourcils à ces mots, et le vieil échevin s’empressa de leur expliquer la situation. Il leur raconta comment, tôt dans la journée, il avait reçu la visite du voyageur qui, affolé, lui avait demandé de l’aide car son village « était assailli par le démon ». Il s’était vu refuser l’entrée au château, malgré le fait qu’il portât la bague de son propre échevin ; à l’invitation du dignitaire du bourg, le voyageur leur montra respectueusement la chevalière qu’il tenait dans ses mains, et les deux chevaliers reconnurent le sceau des maires de la région, et le vieil homme reprit son récit ; il l’avait donc fait entrer et l’homme lui avait raconté comment un revenant s’était introduit dans leur village et avait pris possession d’une de leurs maisons : on lui avait alors demandé d’aller chercher de l’aide au plus vite au château, et c’était ainsi qu’il était arrivé devant messire l’échevin d’Avillon.
     Ce dernier avait longuement réfléchi, puis s’était décidé à l’accompagner au château pour le présenter devant le seigneur des lieux. En tant qu’ancien précepteur des héritiers du domaine, il pourrait sûrement obtenir de l’aide pour le village du voyageur.
     Il y eut un court silence une fois que le vieil homme eut conclu son récit, et les deux chevaliers se regardèrent. Jehan murmura, presque pour lui-même, furibond : « Ainsi les morts parcourent librement le pays... Une armée vaincue à Montfort, et voilà qu’ils affluent dans le duché et  défient impunément nos seigneurs à un tournoi... Un tel comportement est intolérable ! » Il héla un page qui passait par là, et l’adolescent s’approcha. « Va chercher un des chevaliers qui restent au château... Gaston Fièrelance fera l’affaire. Dis-lui que nous avons besoin de lui sur-le-champ. »
     Mais, alors que le page allait partir, Thiébaud s’interposa avec un grand sourire. « Laisse donc le vieux Gaston tranquille, mon frère, j’irai.
     — Quoi ? Sois raisonnable, nous devons partir pour le tournoi avant midi, et Yssieux n’est pas sur notre chemin. » Mais le jeune homme ne se laissa pas décontenancer et coupa de nouveau son frère ainé :
     « N’as-tu donc point écouté ce que maître Grossouvre nous a dit ? Il n’a fallu que quelques heures pour cet homme afin de venir jusqu’ici. Si je pars maintenant, avec mon destrier, je pourrais rapidement vous rattraper sur le chemin de l’abbaye, vous qui serez chargés pour le voyage. » Mais Jehan n’était toujours pas convaincu, et voulu prendre la parole. Thiébaud l’en empêcha : « Qu’importe si je ne vous rejoins pas sur la route, vous n’aurez qu’à m’attendre à la Maisontaal, le tournoi ne commence que dans une semaine, après tout. » Voyant que la résolve de son frère vacillait, il continua : « Et puis, dis-toi que cela me fera un bon entraînement pour le tournoi à venir. Ce n’est pas comme si j’allais perdre : avec la lance de père, tu sais très bien que je suis invincible. Ce n’est pas le cas du vieux Gaston d’ailleurs, qui ne veut pas comprendre que son époque est révolue. »
     Finalement, Jehan plia face à l’enthousiasme confiant de son frère. D’un geste de sa main gantée, il acquiesça en soupirant.      « Soit, pars si c’est ainsi que tu le souhaites, nous t’attendrons à la Maisontaal. »
     Thiébaud le gratifia d’un large sourire, et se tourna vers le page qu’avait hélé son frère, qui était resté là sans bouger.      « Tiens, apporte-moi donc ma lance, mon écu et mon cheval, au lieu de rester planté là. » lui fit-il avec une pointe d’humour dans la voix. « Et ramène aussi une carte ! » ajouta-t-il précipitamment, avant de se retourner vers ses compagnons, les yeux pétillants. « Je veux savoir exactement où je vais, après tout. »
     Le garçon revenu avec le destrier, qui portait déjà quelques bagages attachés par les palefreniers, et une fois la carte dûment étudiée et hâtivement fourrée dans une poche, rejoignant la missive que le duc avait envoyée pour le tournoi, le jeune chevalier enfourcha son cheval.
     « Eh bien, adieu, mon frère, et puisse la Dame être avec vous pendant votre voyage. Maître Grossouvre. Voyageur. » Il hocha la tête à l’intention du vieil échevin, qui lui rendit son salut. Le voyageur, lui, s’inclina profondément et se confondit en remerciements, que Thiébaud n’écouta pas, et il lança son cheval au galop, passant en trombe à travers la large entrée du château. L’échevin salua silencieusement Jehan et s’éclipsa lui aussi, suivi du voyageur. Seul au milieu des préparatifs, le chevalier regarda un moment la route au-delà du pont-levis du château, avant de retourner dans la cour.
     Rapidement, il informa les autres chevaliers, les pages et le prêtre qui l’accompagneraient à la Maisontaal de la tournure des événements. Tous acquiescèrent sans poser de question : ce n’était pas la première fois que son jeune frère partait seul pour une quête improbable, pour revenir quelques jours plus tard, parfois couvert de blessures et la cotte de maille déchirée, mais toujours victorieux et avec le sourire. Il ne semblait pas y avoir de limite à l’énergie du jeune homme. Son optimisme sinon placide était à l’exacte opposée de son frère ainé, à l’humeur souvent sombre et belliqueuse, et à la rancune tenace.
     « Que la Dame te bénisse toi aussi, Thiébaud. » murmura ce dernier entre ses lèvres, avant de repartir s’atteler à son propre départ.
     Son frère disparut bientôt sur la route, et ne laissa derrière lui qu’un nuage de poussière ocre.



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Dernière édition par Gromdal le Lun 12 Mar 2018 - 13:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le Roi Muet   Lun 12 Mar 2018 - 13:26

    Thiébaud arriva à Yssieux peu après que le soleil eut atteint son zénith. Il n’y avait personne dans la rue principale, sauf un homme assis sur le palier de ce qui semblait être une taverne, ou peut-être une auberge, à l’entrée de la bourgade. Doucement, le chevalier approcha sa monture : il n’en fallut pas plus pour que l’homme le remarque et s’avance dans sa direction. Le villageois s’inclina bien bas devant le chevalier à la vue de la livrée des seigneurs d’Avillon :
    « Messire ! Que la Dame vous bénisse. 
    — Passons ces formalités. » Le visage de Thiébaud, sous sa visière, était impassible, et il scrutait les environs dans l’espoir d’apercevoir le revenant. Il tenait sa lance bien droite, et sa pointe brillait faiblement, vibrante d’énergie : il était prêt au combat. Ne voyant rien, il tourna son regard de nouveau vers le villageois : « L’on m’a dit que le village était sous l’emprise d’un démon du royaume des morts. »
    — Eh bien, m’ssire, c’est que... » L’homme baissait le regard, visiblement gêné.
    Thiébaud n’avait pas de temps à perdre, et il pressa le villageois d’en venir au fait. L’homme s’inclina une nouvelle fois.
    « Pardonnez-moi messire. Le revenant est... est parti depuis ce matin. Il a quitté le village à l’aube.
    — Si ce n’est que cela... » Thiébaud fut soulagé par les mots du villageois : il avait craint que le revenant n’eut commis quelque acte barbare dans le village. Il n’avait que quelques heures de retard sur le démon... Le chevalier n’avait qu’à pousser un peu son destrier, et il le rattraperait bien assez tôt. Ce n’était pas la première fois qu’un de ses adversaires prenait la fuite... jusqu’à ce jour, aucun d’eux ne lui avait échappé. Sous son casque, Thiébaud se mit à sourire : « Eh bien, brave homme, indiquez-moi la route que ce félon a prise, et je saurai le traquer et le mettre à bas. Je vous le garantis, cette bête ne vous hantera plus jamais. 
    Par chance, il s’avéra que l’homme était  tavernier et que c’était son établissement que le démon avait investi. Il l’avait ainsi vu sortir, après avoir attendu une bonne partie de la nuit à l’extérieur de l’auberge, aux premières lueurs de l’aube :
    « L’est parti vers l’Est par la grand’route, messire, vers le château d’Parravon, et tout ça. Y a toujours par grand monde sur les routes à cause de c’te salopard de Moussillon qu’est v’nu jusque pas loin d’ici, alors vous pourrez pas le rater si jamais vous l’croisez. »
    Thiébaud inclina la tête vers le tavernier, et, tirant sur ses rênes, il guida sa monture dans la direction que le villageois lui avait indiquée.
    « Merci bien, villageois. Soyez certain que la bête ne verra pas un autre jour. 
    — La Dame soit avec vous, messire. » répondit simplement le tavernier.
 
    Le Gros George regarda le chevalier s’éloigner au galop. Il ne savait plus trop quoi penser de cette affaire : il avait passé la nuit à guetter devant son auberge, alors que tous les autres villageois étaient partis se terrer un par un dans leurs maisons. Mais le revenant n’avait rien fait d’autre que rester assis sans bouger jusqu’à l’aube. Avec l’arrivée des premiers rayons du soleil, il était sorti, réveillant au passage le tavernier qui s’était assoupi, assis à côté de la porte, et avait détaché son cheval squelettique. George se souvenait encore comment le squelette s’était tourné une dernière fois vers lui, et l’avait fixé de son regard inflexible depuis son destrier, avant d’incliner la tête à son attention, comme pour dire merci, ou au-revoir. Puis il était parti sans rien dire.
    Quel genre de démon venait dans votre village sans torturer personne, payait son séjour dans la taverne, et saluait avant de partir ? Il n’avait même pas dégainé son arme alors que les villageois étaient prêts à se jeter sur lui lorsqu’il était sorti pour lui demander du papier... C’était à ne plus y croire.
    Le vieux George se gratta la tête, puis rentra dans son établissement en secouant la tête. Vraiment, les voies des dieux étaient impénétrables.
 
    Depuis le début de la journée, et encore en cette fin d’après-midi, le soleil régnait en maître dans les cieux, sans aucun nuage pour l’empêcher de rayonner de toute sa puissance presque estivale. Ce qui n’était pas sans gêner le roi squelette, car la lumière directe d’un soleil de fin de printemps était presque trop puissante pour ses yeux de revenant, et midi l’avait vu harassé d’un léger mal de crâne. Cela dit, il n’allait pas se plaindre : mieux valait l’inconvénient temporaire de quelques heures d’un soleil trop puissant que la semaine de pluie incessante dont il ressortait.
    Au contraire, cela s’avérait fort instructif : sa vision n’étant pas dérangée par l’absence de lumière, il savait maintenant qu’il lui faudrait voyager préférentiellement de nuit. Il pourrait ainsi éviter de rencontrer des voyageurs indésirables, car, si, aussi loin qu’il pouvait le voir, la voie était actuellement déserte, le vieux roi se doutait bien que cela ne durerait pas longtemps.  L’armée des morts dont il avait réchappé était la seule raison qui pouvait expliquer un tel gel des routes, et sa défaite marquait un retour imminent à la normale. En attendant, le roi revenant pouvait pleinement profiter de la campagne silencieuse, douces collines à moitié recouvertes de forêts, qui s’étendaient devant lui, rien que pour ses yeux.
    Car il était de bonne humeur. S’il ne s’était toujours pas fixé sur son retour à la tête d’un fief, il avait définitivement réglé son problème de communication : il avait fourré dans l’une de ses bourses toutes les feuilles vierges qu’il avait pu trouver dans le livre de comptes du tavernier, ce qui représentait une réserve conséquente de papier, et ce dernier, certes de mauvaise qualité, mais robuste, était parfaitement adapté au voyage. C’était certes un petit pas dans sa progression, mais ce petit rien d’avancement le satisfaisait amplement. Après tout, depuis son retour dans son corps sans vie, il avait tout son temps devant lui.
    Seulement, il lui manquait maintenant une destination. À vrai dire, il ne savait ni où il se trouvait, ni où vers où il se dirigeait : dans sa hâte de quitter le village, il avait instinctivement repris la route qu’il avait quittée la nuit dernière sans même penser à demander une carte. Et il n’avait pas l’intention de revenir sur ses pas. Sa botte portait encore les souvenirs de la fiole du prêtre : là où il avait été en contact avec l’eau bénite, le métal de la semelle avait fondu, avait-il découvert au moment de son départ. Secouant la tête, le roi revenant pris un moment pour maudire le prêtre le temps que le mauvais se souvenir se dissipe.
    Il n’y avait pas de problème, juste un petit contretemps : il règlerait tout cela lors de sa prochaine escale.
 
    Un bruit de sabot le tira de sa rêverie, et il se retourna sur son destrier. Laissant derrière lui un nuage de poussière, un cavalier approchait à vive allure. Le roi revenant distingua une lance de cavalerie dressée bien haut. Ce n’était pas une lance de joute à la pointe émoussée, mais bien une arme de guerre prête à l’usage. Par sa monture caparaçonnée, son écu que l’on devinait décoré d’armoiries, le roi revenant l’identifia comme un chevalier.
    Sans ralentir son propre destrier, le vieux roi le regarda approcher de loin. Il espérait que le chevalier était motivé par une raison urgente et passerait son chemin. Il avait mieux à faire que combattre des idiots à la recherche de gloire aux combats.
    Mais le chevalier s’arrêta à bonne distance du squelette et lui adressa la parole à travers son heaume :
« Je te trouve enfin, sale engeance ! Ton passage sur cette terre n’a que trop duré, prépare-toi à retourner dans l’au-delà, démon ! »
    Plus que l’homme lui-même, qui donnait l’impression d’un combattant expérimenté, et représenterait probablement un adversaire coriace même pour le guerrier à l’expérience centenaire qu’il était, c’était sa lance qui inquiétait le roi revenant. C’était, comme il avait pu le constater, un véritable instrument de guerre, au long et robuste manche de bois poli et lustré, porteur de nombreuses marques de batailles, mais il semblait au revenant que sa pointe acérée de métal vibrait doucement, et elle brillait d’une lueur étrange dans la lumière du soleil. Tout dans son être lui disait de se méfier de cette arme.
    Il était encore temps de tenter l’approche diplomatique, dans l’espoir de ne pas faire couler le sang, et le roi revenant fit mine de continuer son chemin.
    Retourne d’où tu viens, chevalier. Je n’ai pas le désir de te combattre, pensa-t-il à l’intention du cavalier.
    Mais ce dernier n’était pas prêt à renoncer à l’affrontement, et le roi squelette réduit au silence était bien incapable d’expliquer sa situation par les mots.
    « Tu oses te défiler, démon ? N’as-tu donc point d’honneur ? Bas-toi si tu as jamais été un homme ! »
    Cette fois, le roi revenant arrêta sa monture, et se retourna pour faire face au chevalier. Ce dernier pointa sa lance en direction de son adversaire. Son cheval s’agitait sous lui, prêt à bondir, et labourait le sol de ses sabots.
    « Alors, on se décide à combattre, finalement ? Un soupçon d’honneur se réveillerait-il dans ces orbites vides que je vois là ? »
    Le comportement ostentatoire du chevalier et son ton narquois commençaient sérieusement à indisposer le squelette, qui resserra ses mâchoires mais ne dégaina pas. Au contraire, il leva les mains vers le chevalier, paumes dressées en guise de signe de ses intentions pacifiques.
    J’ai dit, je ne veux pas t’affronter, chevalier. Va-t’en chercher ailleurs un adversaire à combattre, car je suis las de ta présence.
    Apparemment, son geste n’eut pas l’effet escompté, car le chevalier éperonna sa monture et baissa sa lance.
    « Chercherais-tu ma pitié, impie ? -la colère retentissait dans sa voix- Sache que je n’en ai aucune pour les créatures de ton espèce ! Avillon ! Charge et vaincs ! »
    Et, sans plus d’avertissement que son cri de guerre, il chargea le squelette.
    Le vieux roi eut à peine le temps de tirer sa lourde épée de son fourreau que le chevalier avait déjà parcouru la moitié de la distance que les séparait. Son bouclier était attaché au flanc de son coursier squelette, hors d’atteinte. Par tous les dieux... pensa-t-il.
    La lance était déjà sur lui. Empoignant son épée de ses deux mains, le roi revenant se prépara à dévier l’arme pointée sur son torse. Mais, à la dernière seconde, la pointa dévia subitement de sa trajectoire et se redressa vers le crâne du squelette, évitant adroitement la hâtive parade de ce dernier.
    Par quel stratagème... Il pouvait presque compter les fines éraflures sur la pointe de la lance tant elle était proche de son visage lorsqu’un éclair de lumière éclata et lui fit perdre sa vision.
    Une fois sa vue revenue, il put constater que la lance l’avait laissé indemne. Pour des raisons qui lui échappaient, le coup avait été dévié et l’avait frappé au-dessus du bras, ne faisant qu’érafler son épaulière. Seules traces de ce qui venait de se passer, de fines langues de vapeurs s’échappaient de son plastron.
    Une trentaine de pas plus loin, le chevalier, qui l’avait dépassé, préparait sa monture pour une deuxième charge. La pointe de sa lance, elle aussi, fumait. Relevant la tête, il s’adressa à son adversaire.
    « Alors, on utilise des armes de lâches ? La magie ne pourra pas te sauver de la ma lance vengeresse, démon ! »
    Encore une fois, le roi revenant aurait aimé avoir l’usage de la parole, ne serait-ce que pour rétorquer que le chevalier lui aussi utilisait une arme enchantée sans pour autant s’en offusquer. Il se redressa et réaffirma sa prise sur son arme. Viens, je te montrerai que le même stratagème ne m’aura pas deux fois.
    Le chevalier ne se fit pas attendre, et chargea à nouveau, la lance filant droit vers l’épaule du roi revenant. Mais cette fois, ce dernier était prêt, et lorsque la lance magique changea au dernier moment de cible pour se tourner vers son sternum, il l’envoya violemment valser d’un coup d’épée. Le chevalier, déséquilibré et surpris, laissa sa garde ouverte, et il ne dut son salut qu’à son heaume que le revers du squelette envoya rouler dans la poussière de la route.
    Cette fois, ce fut le roi revenant qui se retourna en premier. L’erreur du chevalier avait été de fonder tous ses espoirs sur un seul coup, et venait de perdre son avantage en échouant à le tuer dès la première passe, éventant son seul atout.
    Mais l’homme, qui se révéla bien plus jeune que le roi aurait pu le penser, ne se laissa pas décontenancer et, son regard inflexible ne quittant pas un seul instant le revenant devant lui, il laissa sa lance tomber à terre pour dégainer son épée. Il n’était pas idiot après tout, et le vieux squelette salua mentalement son geste. Maintenant, il n’était plus question de magie : tout serait résolu dans leur maîtrise de l’épée.
    En silence, les deux adversaires se lancèrent l’un contre l’autre. Le premier à frapper fut le jeune homme qui, plus vif et plus agile, tenta d’outrepasser la garde du squelette pour le frapper à la tête. Mais ce dernier esquiva le coup en se penchant sur le côté, et profita de son élan pour lui asséner en retour une terrible frappe de son épée qu’il tenait à deux mains. Le bouclier du chevalier encaissa le choc, qui résonna dans tout son bras. Il ne pourrait pas parer un deuxième coup de la sorte. Mais les montures ne se séparèrent pas et se tournèrent autour. Il n’y aurait pas de quatrième charge. La poussière volant autour d’eux, les deux combattants échangèrent quelques coups rapide, sans qu’aucun des deux ne parviennent à blesser l’autre : le chevalier agile parait toujours à temps de  son bouclier, alors que ses propres coups n’arrivaient pas à percer le robuste plastron du revenant, lorsqu’ils arrivaient à atteindre le vieux roi squelette.
    Mais ce dernier ne faisait pas que combattre : il observait. Il notait les moindres mouvements de son adversaire, guettait les failles dans son armure et scrutait son visage à la recherche d’un quelconque signe de faiblesse. Signe de sa concentration intense, une lumière verdâtre s’était mis à briller dans le fond de ses orbites, et devenait de plus en plus puissante. Puis il vit la faille.
    Sans hésiter, sa lame s’engouffra entre l’épée du chevalier en plein mouvement et son bouclier, qui s’était imperceptiblement écarté pour révéler un défaut dans la cotte de maille sous l’aisselle. L’épée rouillée transperça l’acier sans rencontrer aucune résistance et mordit profondément la chair, arrachant un cri de douleur au chevalier, qui tira sur la bride de son cheval et recula, grimaçant. Le roi revenant le laissa se retirer.
    Le chevalier au bras blessé laissa tomber son bouclier à terre, désormais inutile. Sous son bras, un large filet de sang se déversait sur sa cotte de maille et, dans son autre main, son épée tremblait. Ses yeux emplis de haine fixaient toujours le squelette sans ciller, mais l’issue du combat était sans équivoque. S’il y avait un second échange, ce serait la vie, et pas seulement son bouclier, que le chevalier perdrait.
    Le revenant baissa sa propre épée et ouvrit les bras : magnanime, il laissait à son adversaire la chance de repartir certes vaincu, mais avec la vie sauve. Le chevalier avait combattu vaillamment et avec honneur, et le vieux roi respectait ces vertus.
    Mais l’homme se redressa sur son cheval, et le lança à l’encore de son adversaire.
    « Avillon ! » hurla-t-il, l’épée haute.
    Le roi revenant para son coup maladroit et répliqua d’une seule main. Dans un râle, le chevalier tomba de cheval et s’affaissa dans la poussière, le torse transpercé par l’arme rouillée.

    Le squelette regarda un moment le cadavre de son adversaire au sol, un pied toujours accroché à son étrier.
    Le combat s’était révélé instructif, à sa propre manière... Il se méfierait à présent des armes et objets magiques étranges que ses adversaires pourraient porter. Se rappelant l’étrange lumière qui l’avait sauvé et la fumée qui était ensuite sorti de son plastron, il fourra la main dans ce dernier, passant par le cou. Quelque part à l’intérieur de sa cage thoracique, ses doigts rencontrèrent une chaîne. S’en saisissant, il réussit à extirper un petit collier fait d’une fine chaîne. Il avait surement été enterré avec le vieux roi, et l’ornement, porté à l’origine autour du cou, était tombé dans son plastron, uniquement retenu par les os de son cou.
    Au bout de la chaîne pendait une petite pierre d’un blanc laiteux et, en y regardant de plus près, le revenant put s’apercevoir que cette dernière brillait faiblement, la lumière pulsant lentement. À travers ses doigts décharnés, le squelette pouvait sentir une douce chaleur émanant de la pierre.
    Ainsi, le petit joyau était sûrement à l’origine de l’explosion de lumière, un quelconque enchantement protecteur lui ayant été apposé.
    Se redressant, le roi revenant cacha de nouveau le collier dans son plastron. Il n’allait pas compter sur de telles babioles pour survivre : vu comment il n’avait pu le protéger que lors du premier coup, il faudrait un certain temps avant que le pendentif puisse agir à nouveau.
    Mais il avait mieux à faire pour l’instant : maintenant était venu le temps du tribut au vainqueur.
    Le roi revenant mit pied à terre et, sa lourde cape trainant dans la poussière, il s’approcha du chevalier et de sa monture. Dégageant le pied de ce dernier de son étrier, il l’allongea au bord de la route, à côté de son destrier.
    Le cheval se révéla chargé comme si son maître s’était préparé à un voyage conséquent : il portait plusieurs bagages, contenant équipement, un surcot de rechange et une cape de voyage. Le roi revenant trouva quelques armes peu dignes d’intérêt. Il découvrit cependant fut un précieux matériel d’écriture, qu’il rangea précautionneusement dans l’une de ses bourses.
    Mais ce fut dans une poche du surcot que portait chevalier qu’il fit sa plus importante trouvaille : pliée à côté d’une lettre se trouvait une carte de la région. Cela tombait à point nommé, et le roi revenant adressa une petite prière au dieu qui avait envoyé le jeune homme à sa rencontre.
    Retournant la carte, son regard tomba sur la missive, et il put y lire, écrit en grande lettres : Tournoy du Fort de Sang. Intrigué, le vieux roi déplia totalement la missive et se mit à la lire. Il lui fallut un certain temps pour déchiffrer le message. Visiblement, écrire n’avait jamais été une priorité pour lui de son vivant, et le bretonnien ne devait pas être son langage natal, car bien qu’il le comprît oralement, le lire n’était pas une mince affaire, et il passa un bon moment penché sur la missive, à genoux à côté du bretonnien, à tenter de comprendre les mots qui y étaient écrits.
    De ce qu’il en comprenait, la lettre parlait d’un tournoi opposant les « engeances des morts et les créatures de la non-vie » aux « preux et valeureux défenseurs du royaume » qui aurait lieu dans quelques semaines. S’en suivait un passage où l’auteur de la lettre rappelait le destinataire de ses obligations envers le duché. Le squelette passa la plus grande partie de ce qui suivit, mais il s’arrêta sur ces quelques mots :
    « Il est à noter que, si la survie de la Damoiselle Penthésilée de Gransette dépendra de la volonté du vaincqueur du tournoy, ce dernier se verra également offert le Château du Fort de Sang. Ou le Château de Sanglac, s’il s’avère que nous échouons à hisser un chevalier à la victoire et que le vaincqueur est l’un des membres de ceste sombre engeance. C’est pourquoi nous devons nous assurer que le tournoi ne se ... »
    Et la lettre continuait encore longuement, mais le roi revenant ne prêta pas attention à la suite, et relut plusieurs fois le passage afin de s’assurer qu’il l’avait bien compris. Ainsi, le vainqueur du tournoi se verrait offert château et domaine...
    Relisant le début de la lettre, le roi revenant put noter que les inscriptions des chevaliers se tenaient à  «l’Abbaye de la Maisontaal », et le « Fort de Sang » était désigné comme « le bastion où convergent les légions impies ». C’était sûrement là qu’aurait lieu le recensement des combattants des morts.
    Consultant la carte, il lui fallut un petit moment pour trouver les deux endroits indiqués, et encore plus pour trouver sa propre localisation sur la carte. Apparemment, il se trouvait au milieu de grande route qui, louvoyant dans une plaine entre un fleuve appelé « Grismerie » et la chaînes des « Montagnes Grises », reliait le château de « Montfort » à l’Ouest, à celui de « Parravon », à l’Est. De là, une autre route continuait jusqu’à ladite Maisontaal, au-delà de laquelle s’étendait une petite vallée qui se terminait par le Fort de Sang. À en croire la lettre,  la lice se tiendrait dans le val, entre les deux bastions ennemis.
    Se relevant, le roi revenant fourra la carte et la lettre dans l’une de ses bourses. La décision fut facile à prendre : il participerait au Tournoi du Fort de Sang, et s’approprierait la domination du château de Sanglac. Cela marquerait parfaitement le début de son retour à la royauté. Et s’il n’était point le vainqueur, il pourrait toujours trouver une autre solution une fois le tournoi réglé. Il n’avait rien à perdre, et son avenir se déroulait à ses pieds, n’attendant qu’à être saisi.
    Son regard s’attarda sur la lance du chevalier, qui gisait encore en travers du chemin, là où son ancien propriétaire l’avait laissé choir. Le squelette hocha la tête : ceci, avec les ustensiles d’écritures et la carte, ferait un excellent tribut, digne de l’affrontement et de ses combattants. Il accrocha tant bien que mal la longue au flanc du destrier squelettique, puis se retourna vers son adversaire couché sur le bord de la route. Il était temps de lui faire ses derniers adieux.
    Le squelette hocha la tête, ceci, avec les ustensiles d’écritures, les pièces et la carte, ferait un excellent tribut, digne de l’affrontement et de ses combattants. Retournant à sa monture, il accrocha tant bien que mal la longue lance à l’horizontale sur le flanc du destrier squelettique. Satisfait, il se recula pour vérifier que l’ensemble tenait bien, puis se retourna vers son adversaire couché sur le bord de la route. Il était temps de lui faire ses derniers adieux.
    Avec précaution, il allongea le chevalier dans l’herbe basse de la plaine, un peu en retrait du chemin, et, lui croisant les bras sur sa poitrine, il disposa ses armes à côté de lui, et son bouclier à ses pieds. Il mit le heaume de côté, et alla ensuite chercher son cheval. D’un coup rapide de sa dague, le squelette trancha la gorge de l’animal qui s’effondra sur son flanc dans un souffle : il accompagnerait son maître dans l’au-delà. S’en suivit un long et dur labeur qui vit le soleil disparaître derrière les collines à l’ouest et la lune se lever haut dans le ciel : seul sur la route, il ramassa une à une les grosses pierres qui bordaient le chemin et les dressa en un cairn qui recouvrit bientôt l’homme et sa monture. Une fois son travail terminé, le roi revenant plaça le heaume du chevalier au sommet de l’ensemble, en guise d’épitaphe pour l’homme dont il ne connaissait pas même le nom.
    Sous la lumière blafarde de l’astre lunaire, le vieux roi marqua une petite pause pour contempler le fruit de son labeur. Depuis la route, le cairn s’élevait dans la plaine, le heaume renvoyant avec éclat les rais de lumière de la lune et des étoiles. Satisfait, il inclina une dernière fois la tête à l’attention de son défunt adversaire. Il ne l’avait pas connu, ni ne connaissait les motivations derrière son acte, mais il s’était battu avec fougue et honneur, et le vieux squelette savait ô combien les morts quels qu’ils soient méritaient le respect, lui qui en avait été privé lorsque son squelette desséché avait été utilisé comme marionnette par un despote maléfique. Un lieu où reposer en paix, c’était la moindre des choses qu’il pouvait offrir à au vaillant chevalier.
    Ayant fait ses adieux à son mystérieux à adversaire, le roi revenant remonta à cheval, et reprit en silence son chemin. 




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