Le Royaume de Bretonnie
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 La quête des morts

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Von Essen
Chevalier du royaume


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MessageSujet: La quête des morts   Jeu 7 Avr 2016 - 20:50


Mille fois maudit soit celui
Qui mentira !
Honte et malheur à celui
Qui un combat fuira !
Chevaliers de Bretonnie
Acclamés de hourras,
Gloire et honneur à celui
Qui le méritera !

Dames et seigneurs attablés
Ecoutez mon histoire :
Un intrépide chevalier
Contre un monstre du noir,
Bête cruelle de la nuit
Pourchassée sans relâche
Par un vaillant bretonni
Inlassable à la tâche.


Il y a longtemps, le baron Georges voulait partir en quête !
Quant à son fief, il désigna un bouseux à sa tête !
Le Roy Louen, tout fulminant, permit que chose soit faite
A condition que le gueux aille en joute, et garde sa tête !

La joute eut lieu, et par la Dame, la joute fut mémorable !
Il y eut bien des chevaliers de lignée respectable,
Il y eut même un "longues oneilles", un habitant des arbres,
Il y eut enfin le monstre impie, la bête abominable !



Dames et seigneurs attablés
N'ayez point d'inquiétance,
Un vaillant chevalier
Vint à bout de l'engeance.

Le gueux fut corrigé,
Mais la bête maudite,
Confrontée au danger,
Lâchement, prit la fuite !  

Un mort-vivant, un gueux maudit, la graine mousillonnaise !
Pire que la lèpre, pire que la peste, pire que les femmes mauvaises !
Au lieu de mourir gentiment, il fuit à l'albionnaise,
La chasse aux mort fut déclarée !      
                                           Que les bavards se taisent...




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Von Essen
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Mer 13 Avr 2016 - 2:51

Oyez oyez ! Tous les événements qui vont suivre tirent leur source au bouseux tournoi de Georgie, dont la fabuleuse histoire est relatée au lien suivant : http://labretonnie.forumactif.com/t7183-le-bouseux-tournoi-de-georgie





     Il reçut la permission de partir d'un geste négligent de la main, et de quelques mots d'encouragement ; il ne lui en fallait pas plus. Le temps pressait, Silvère voyait encore la forme indistincte du vampire chevauchant au loin.
     Il pressa son destrier au galop, empoignant fermement sa lance. Avec un peu de chance, il rattraperait la vile créature avant la tombée de la nuit.
     L'air était nauséabond, mais le chevalier gardait en mémoire des odeurs bien pires. Le sang de ses serfs, de sa famille, le feu consumant ses biens, l'odeur de l'horreur et du désespoir. Un arrière-goût âcre dans sa bouche depuis ce jour maudit, à chaque bouchée de pain, à chaque gorgée de vin. Il avait vécu l'horreur et survécu, sa seule raison d'être était à présent de faire subir son juste courroux à ses bourreaux. Par chance, il trouverait un jour parmi ses victimes le monstre qui le priva de tout.
     L'air était nauséabond, des arbres brûlaient aux alentours, les champs étaient tout sauf cultivables. En ruines était la baronnie qu'il quittait. Sans perdre sa cible de vue, Silvère essaya de mettre de l'ordre dans ses souvenirs des derniers événements : le tournoi, le venue du roi, l'explosion chaotique... A présent, il voyait d'étranges plantes luxuriantes sortir de terre aux alentours, mais refusa d'y prêter attention, tant qu'il n'était pas menacé. Il ne connaissait que trop bien le proverbe pourtant étranger : "les morts courent vite".
     Le vampire n'était guère loin d'atteindre le sommet d'une haute colline, et le sire de Castagne pressa sa monture davantage. Grand fut son étonnement lorsque sa cible, au lieu de disparaitre de vue, s'arrêta sur le vallon herbeux et se retourna dans la direction de son poursuivant. Dès lors, la distance qui les séparait décrut rapidement.
     Guère plus tout jeune, Silvère sentit néanmoins son sang bouillir. Si son ennemi était arrogant au point de vouloir régler l'affaire sans tarder, il allait saisir cette chance. Tant pis pour les précautions, lui n'était jamais aussi dangereux qu'en charge. Mille pas. Cinq cents pas. Trois cents pas.

     Il fut brutalement projeté en avant, entendit son cheval hennir horriblement ; sa vision se retourna, le chevalier voulut crier sans le pouvoir, alors qu'il atterrit avec violence sur le dos, le souffle court.
     Respirer, à tout prix respirer.
     
     Inattendue, la voix de sa cible atteignit impitoyablement sa conscience :
     - Le tournoi est fini, messire. Nul code ne m'oblige désormais de me battre, disons, à la loyale.
     Au prix d'un intolérable effort, le sire de Castagne s'appuya sur le coude, lutta pour voir le vampire. Ce dernier était là, il était monté, n'avait ni lance, ni bouclier, le tissu de son habit était rouge et noir.
     - Je pourrais vous détrousser, mais votre état pitoyable m'en ôte l'envie. Estimez-vous heureux, messire, d'avoir survécu à votre chute.
     Bouillonnant de rage, Silvère voulut hurler, mais manqua d'air. Comme pour aggraver son désarroi, le vampire se détourna de lui, et disparut peu après derrière la colline. Le chevalier dut faire appel à tout son courage pour s'apaiser, se répétant que son ennemi ne perdait rien pour attendre.

     Proférant jurons et malédictions, il se releva, fit quelques mouvements pour vérifier son état. Le maudit avait raison : il était chanceux d'avoir non seulement survécu, mais aucun de ses membres n'était brisé. Il faisait presque nuit noire, mais Silvère retrouva ses armes sans encombre. Il fut en revanche frappé droit au cœur par une découverte sinistre : son destrier s'était rompu le cou et ne respirait plus. Il servirait désormais à nourrir les charognards et engraisser la terre...
     Le sire de Castagne proféra quelques mots d'adieu entrecoupés de jurons, puis se mit en marche. Bientôt il fut au sommet de la maudite colline, se retourna : la laideur de la baronnie de Georgie se voilait de ténèbres.
     Il réfléchit aussi vite qu'il put à sa situation : s'il retrouvait le château du seigneur Georges, il se couvrirait de honte d'une telle retraite. S'il continuait à pied, autant considérer qu'il poursuivait une ombre : même les quelques pas sur la colline eurent été longs et éprouvants, alors quant à poursuivre un cavalier...

     Silvère tomba à genoux, joignit les mains devant soi.
     "- Notre Dame, qui veillez sur nous, entendez ma prière. Vous qui savez tout, ma Dame, vous savez que mon bras est fort, et que ma cause est juste. Que dois-je faire, ma Dame ? La bête m'échappe. Si je rebrousse chemin, je perds sa trace. Si je poursuis ma route sans fier palefroi, il m'échappera. Ma Dame, je vous conjure, secourez votre serviteur, aidez-le à choisir la bonne voie. Car vous qui savez tout, ma Dame, vous savez que mon bras est fort, et que ma cause est juste."
     Il avait les yeux clos, et ne remarqua pas le rayon de lune qui vint éclairer sa prière. A mesure que les mots quittaient les lèvres du chevalier, les nuages s'écartaient, et l'astre d'argent baignait la colline de sa douce lumière. Une brise fraiche remua l'herbe brunie, qui dépérit peu à peu, laissant place à de jeune brins d'un vert tendre. Silvère de Castagne ne vit point ce miracle : agenouillé, la tête penchée sur sa poitrine, il dormait du sommeil des justes.

     - Silvère ! Silvère !
     Il était seul dans le noir, mais la peur qui le guettait fut soufflée par la douce voix qui l'appelait.
     - Ma Dame !
     Il n'était pas dans le noir, il était sur cette colline, et il n'était pas seul. Une femme lui faisait face, et ses atours comme la lumière qui émanaient d'elle ne laissaient guère de doute sur son identité.
     Le chevalier s'agenouilla devant l'apparition : rêve ou réalité, peu importait, car il s'agissait de la Dame du Lac.  
     - Lève-toi, Silvère ! Lève-toi !

     Il s'éveilla en sursaut. La première chose qu'il vit était le visage d'une jeune femme penché près du sien. Rêvait-il encore ? La jeune femme lui adressa un sourire, et Silvère crut déceler une trace d'espièglerie innocente dans son regard.  
     - Comment vous portez-vous, messire ? Etes-vous en bonne santé ?
     Le doux carillon de sa voix acheva de l'assurer qu'il ne rêvait pas, et il comprit enfin l'étrangeté de sa position : à genoux dans l'herbe, il avait dormi jusqu'au petit matin. Un bref regard aux alentours, et il vit tout d'abord un colossal destrier sur lequel siégeait un non moins colossal chevalier : d'apparence peu commode, il aggravait son cas d'un air peu aimable. Non loin derrière lui se trouvait une petite troupe de chevaliers accompagnant un carrosse. Quant à la demoiselle qui s'était ainsi approchée de lui, c'était sans doute, se dit-il, l'une des plus belles dames des nobles cours. En si galante compagnie, le sire de Castagne releva prestement un genou, puis s'inclina en guise de salut.
     - Longue vie et jouvence à vous, gente dame, et à vous, noble sire, - prononça-t-il en s'adressant à chacun d'eux. L'on me nomme Silvère de Castagne, paladin du très noble Lord del Insula. Vous me trouvez en fort bonne santé, mais en fort fâcheuse posture, ma monture ayant rendu l'âme guère plus tard que la nuit passée. Si je puis néanmoins vous servir, dites, et je remplirai dûment cet honneur.
     La demoiselle, qui entretemps s'était placée à quelques deux pas de lui, sourit, quoique sur ses traits le chevalier lut un brin de surprise. Son compagnon, sans paraitre plus aimable qu'avant, haussa également un sourcil interrogateur.
     - Il n'est pas à vous, le palefroi qui paît là-bas ? - son ton était bourru, mais ne portait point d'animosité.
     Silvère se retourna prestement, pour apercevoir en bas de la colline son destrier aussi vivant qu'il l'était lui-même. Reconnaissant là un miracle, il s'empressa de retomber à genoux, et de jurer sur son épée qu'il mènerait sa mission à bien, quels qu'en fussent les périls.
     Apercevant ensuite la curiosité de son entourage, le sire eut la patience de leur conter en détail sa mésaventure de la veille, et la bonté de la Dame envers lui. L'homme et la femme ne manquèrent pas de s'en émerveiller, chacun à sa manière, puis tous deux se rappelèrent qu'ils ne s'étaient point présentés.
     - Charles Hubert de la Bath de Gransette de Baisebaule ! - tonna le colossal chevalier. - Et voici ma chère sœur, Penthésilée de Gransette.
     Cette dernière fit une courtoise révérence, puis prit immédiatement la parole :
     - Messire, où comptez-vous aller à présent ?
     Une question aussi directe et aussi sensée ne manqua pas d'impressionner Silvère, qui mit un moment à répondre :
     - La bête est venue du Sud, et sans doute les mauvais esprits qui peuplent la Forêt Enchantée l’accueilleront avec joie comme leur semblable, aussi elle cherche à y parvenir au plus vite.
     Penthésilée adressa à son frère un regard qui se voulait complice, mais auquel ce dernier répondit par une mine pour le moins renfrognée, comme s'il s'attendait à quelque regrettable bêtise. Sa sœur, nullement intimidée, se retourna vers le sire de Castagne :
     - A la bonne heure, messire, notre route nous mène également vers le sud. Que diriez-vous d'accomplir un bout de chemin en nostre compagnie ?
     Le sire de Gransette eut l'air de celui qui eut avalé un os de travers.
     - Près de la Forêt ? Et le mauvais œil ?! Hors de question !
     - Avez-vous peur du mauvais œil, grand frère ? Et votre foi en la Dame, n'est-elle pas plus forte que le mauvais œil ? Et le miracle que vous venez de voir, vous est-il passé entre les deux yeux pour que vous puissiez ainsi l'ignorer ?
     L'os de travers sembla subitement dur à digérer de surcroit, le chevalier de la Bath poussant de furieux grognements entrecoupés de "mauvais oeil" et "pas comme si c'était aussi simple". Sa sœur n'en avait visiblement cure, car elle s'adressa à un Silvère décidément impressionné par le caractère de la demoiselle :
     - Alors messire, accepteriez-vous de nous tenir compagnie ?
     Ce dernier attendit quelques secondes, mais à son regard prudent le "grand frère" ne répondit que par un bougonnement et un hochement de tête. Alors, le sire de Castagne s'inclina à nouveau.
     - C'est un honneur, gente dame, que j'accepte avec reconnaissance.  

Chevalier


Dernière édition par Von Essen le Ven 22 Avr 2016 - 0:40, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Jeu 21 Avr 2016 - 23:46

Spoiler:
 

***


     La petite troupe de chevaliers disposait d’une conséquente arrière-garde d’écuyers montés, qui montaient la garde autour d’une robuste charrette bâchée, qui transportait autant de possessions que de provisions appartenant à la famille de Gransette. Silvère ne s’y intéressa que par la curiosité naturelle d’un guerrier expérimenté, son attention étant bien plus accaparée par ses compagnons de voyage.
     Les présentations formelles furent toutefois repoussées d’un commun accord : le cortège était fort pressé de laisser définitivement la baronnie disgraciée derrière eux, alors que le sire de Castagne voulait coûte que coûte rattraper son ennemi.
     Il eut néanmoins tout le loisir d’observer les chevaliers escortant le carrosse, et en fut fort impressionné. Il croyait avoir fréquenté bien des châteaux, pris part à bien des combats, mais ce ne fut qu’à cette rencontre que son œil fut attiré par autre chose que la bonne maçonnerie ou l’art de la charge : les armures et les cottes d’armes des chevaliers, ainsi que les houssures de leurs montures.
     Sous le soleil clément du printemps, les peintures, les tissus, les enjolivements, tout cela sembla formidablement beau au sire de Castagne. Simples ou élaborés, les motifs flottaient sous ses yeux telles des vagues ou remuaient au vent telles des langues de flammes. Avec une admirable précision, hermines, fleurs de lys, coupes dorées, lions, dragons, griffons étaient tissés dans la robuste étoffe, alors que les peintures de leurs lances et de leurs boucliers semblaient chacune digne d’un roi ou d’un prince.
     Ce fut tout naturellement que son regard se porta vers l’imposant sire de la Bath, qui chevauchait fièrement en tête de l’escorte. D’or au lion de sable, brisé par une cotice de gueule, blason harmonieusement réalisé sur tout l’attirail du chevalier ; après s’être habitué à sa taille colossale et à sa mine peu avenante, force était de constater que de chevaucher auprès d’un tel seigneur devait être un grand honneur.  

     Ils chevauchèrent ainsi jusqu’à ce que l’astre du jour atteigne son zénith, flanqués à l’ouest par les crêtes grisâtres des Sœurs Pâles, et arrivèrent enfin à ce qui ressemblait fort à une route fréquemment empruntée, car de nombreuses ornières assez profondes sillonnaient la boue à moitié sèche. A ce moment-là, le sire de la Bath déclara une halte.
     Le cortège tout entier s’arrêta, et Silvère remarqua que la plupart des gens affichaient une mine étonnée. De même, la demoiselle de la Bath (ainsi qu’une autre dame plus âgée) sortirent leurs têtes curieuses des fenêtres du carrosse.
     Le sire de la Bath héla l’un de ses nobles compagnons, qui lui approcha, et reçut de lui quelque mystérieux murmure à l’oreille. Celui-ci prit d’abord un air incrédule, puis répondit d’une manière assurée :
     - Non, monseigneur, nous en sommes encore fort loin.
     Ce dernier lui demanda s’il en était sûr et certain, ce à quoi celui-là répondit qu’il le jurerait par la Dame. Manifestement loin d’être apaisé, mais craignant de passer pour un faible d’âme, le sire de la Bath ordonna que l’on reprenne route ; il ajouta ensuite qu’ils devaient, avant que la nuit tombe, atteindre le fort Berg… Breger… Il fallut que son compagnon lui souffle le nom juste à l’oreille, suite à quoi leur prochaine destination, qu’était le fort Bergbres, fut déclarée.

     Peu après que le bruit mat des sabots sur la boue eut repris son rythme, le sire de Castagne crut deviner la raison de la soudaine hésitation du grand seigneur : ils approchaient d’une forêt, la route s’y enfonçait, et la crainte du mauvais œil du sire de la Bath revint à la mémoire du chevalier. Il se dit tout de suite que cela était fort ridicule, car aucune route ne menait jamais à travers la Forêt Enchantée, et celle-ci se trouvait encore à bien des centaines de lieues plus au sud.
     Il oublia cependant ces considérations peu flatteuses lorsqu’il entendit l’appel sonore de la demoiselle de la Bath, qui depuis son carrosse lui fit signe d’approcher. Intrigué, Silvère ajusta dès lors l’allure de son palefroi afin que l’équipage le rattrape.
     La demoiselle fut sur le point de prendre la parole, quand son beau visage fut tiré par une légère grimace de douleur ; elle se retourna, et Silvère entendit quelques vifs chuchotements à l’intérieur, mais ne put en saisir un mot. Penthésilée de Gransette reparut peu après, mais sembla cette fois-ci attendre quelque chose. Le sire de Castagne voulut dès lors s’en enquérir :
     - Gente dame, en quoi votre serviteur peut-il vous être utile ?
     - Eh bien… - il y eut encore un faible remue-ménage derrière elle, et le chevalier crut lire de la lassitude sur son regard. – Est-ce que vous vous portez bien, messire ? Cette chevauchée vous sied-elle ?
     Silvère eut la nette impression qu’une autre question lui brûlait la langue, et s’empressa de se débarrasser des courtoisies conventionnelles :
     - Ma foi, tout à fait. Permettez-moi également de savoir si vous manquez de quelque chose, auquel cas j’agirai par tout moyen afin de vous satisfaire.
     - Messire… - la demoiselle changea soudain d’expression, comme si une idée fort amusante venait de l’atteindre. – Si vous pouviez occire le dragon qui occupe en ce moment le même carrosse que moi, je vous en serais éternellement reconnaissante.
     Silvère entendit un « Oh ! » immédiatement étouffé à l’intérieur, et n’eut guère plus de choses à comprendre. Après une brève hésitation, il choisit l’amitié de la demoiselle plutôt que celle de sa dame de compagnie.
     - Gente dame, - dit-il, - parlons comme si cela fût chose faite, je suis toute ouïe à vos propos.
Il fut récompensé par un franc sourire, suite à quoi la question fusa, droite telle une lance de cavalerie :
     - Si ma mémoire est exacte, votre ennemi a une bonne journée d’avance sur vous, et dispose de ressources telles qui le rendraient insaisissable. Quel est votre plan ?
     Un « Oh, par la Dame ! » témoigna que le « dragon » n’était point encore occis, mais Silvère n’en eut cure, il réfléchit. Comme toutefois la demoiselle attendait, il réfléchit au fur et à mesure qu’il répondait, son raisonnement s’écoulant telle l’eau qui trouve sa voie sur un lit de torrent asséché :        
     - Gente dame, vostre question est fort judicieuse, et j’avoue ne point avoir de plan exact qui vous puisse être conté. Cependant je sais quelque chose : la Dame veut que la bête meure, sinon elle ne m’aurait jamais accordé la faveur dont j’ai été témoin. Aussi longtemps que mes gestes seront précis et ma cause poursuivie sans relâche, la Dame ne m’abandonnera pas. Par ailleurs, je sais quelques choses sur ces créatures démoniques, pour les avoir déjà affrontées auparavant. Elles sont faibles le jour, et font souvent halte lorsque le ciel est ainsi dégagé comme en ce jour. En ce moment-même, oui, je le crois, je suis en train d’atténuer mon retard. De plus, si l’on peut croire que ces bêtes peuvent se terrer n’importe où, il n’en est rien : elles doivent, comme nous, se nourrir.
     A ce moment-là, le sire de Castagne s’interrompit pour voir si cette longue suite de mots n’avait point ennuyé la demoiselle. Il fut étonné, presque confus de voir sur ses traits fins la plus vive des curiosités, qu’il connaissait aux jeunes écuyers lorsqu’ils apprenaient quelque botte secrète auprès de leurs seigneurs. Cette attention qu’une si gracieuse personne lui accordait manqua de faire monter le sang aux joues du chevalier pourtant aguerri.
     - Ne souhaitez-vous point continuer ? – lui demanda-t-elle.
     Silvère réalisa dès lors les inquiétudes que concevait la dame de compagnie : il avait l’impression de s’adresser à un jeune homme, et non à une future épouse promise à un foyer. Il se demanda s’il avait le droit, et si même cela lui était pardonnable, que de détourner une si admirable personne du juste et confortable avenir qui lui était promis. Il croisa à nouveau son regard, et crut subitement qu’elle voyait à travers lui : de la déception, voire une pointe de colère surgissaient petit à petit dans son expression.
     - Permettez… - commença-t-il, sans trouver ce qu’il voulait exactement.
     - Tout ce que vous voudrez, - le coupa la demoiselle.
     Sa voix exprimait de la résignation, mais le chevalier réalisa qu’elle aurait pu l’éconduire avec véhémence. Sans doute avait-elle déjà éconduit bien d’autres avant lui… Un conflit violent émergea en lui, opposant une certaine pitié pour la détresse de la noble dame à la solide conscience chevaleresque du respect des traditions. Sournoisement, la pitié trouva une porte dérobée dans la cage de sa conscience : si jamais la noble dame se trouvait en danger direct de l’une de ces créatures, ou si son futur époux venait à en traquer une comme lui le faisait maintenant…  
     - Si vous le permettez, - reprit-il, - je continue à propos de ces atroces créatures que je pourchasse.
     Il vit que sa volte-face l’avait surprise, agréablement, mais se garda bien de trop s’en sentir récompensé. Après tout, tout plaisir lui venait d’être ôté, à peine le puissant souvenir d’un massacre reparut dans sa mémoire. Il se garda également d’y prêter trop d’attention.
     - Ils se nourrissent, oui, de sang humain, et de boyaux. Aussi ont-ils besoin d’humains pour vivre à leur aise. La nuit, la bête que je pourchasse voudra forcément se repaître d’un innocent, et laissera ainsi une trace morbide de son passage. Si la Dame m’accorde chance et perspicacité, je saurai suivre cette trace sans faiblir, jusqu’à en éliminer le coupable. Ah, et pour que vous sachiez : ils sont aussi forts que deux hommes, et rapides comme le vent. Fuyez-les comme la peste, seuls des hommes de foi et de bravoure peuvent véritablement leur tenir tête. Mais si jamais vous n’avez plus le choix, visez droit au cœur. Avec une fervente prière, vous ne raterez pas.
     La poigne du chevalier s’était raffermie sur sa lance, et toute son attitude affichait force et fureur contenue ; lorsqu’il eut fini ses paroles, il ne regardait plus la demoiselle, mais l’encolure de son palefroi. En vérité, il s’imaginait déjà planter son ennemi sur une pique et le dresser sur le chemin, en guise d’avertissement aux siens.
     - Merci, - en voyant l’absence de réaction du noble sire, elle ajouta : - C’est très aimable à vous de m’avoir conté ces choses-là.
     Comme sortant du sommeil, Silvère écarquilla les yeux, puis retrouva ses esprits. Soudain peu désireux de parler davantage, il fit signe d’un hochement poli que ce n’était rien. Il ajouta toutefois :
     - C’est moi qui vous remercie, gente dame, de m’avoir invité à partager votre route. Les routes sont peu sûres, un chevalier solitaire est la proie favorite des bêtes féroces et des brigands. En cette noble compagnie, je serai au moins sûr de survivre jusqu’à cette nuit.
     Il reçut à nouveau l'assurance qu'il était bienvenu.  
Chevalier
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Lun 25 Avr 2016 - 18:32

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     Peu enclin à laisser le silence planer, le sire de Castagne posa une question toute autre qui le préoccupait :
     - Gente dame, il m’est rarement arrivé de m’attarder sur une étoffe, mais celles qui recouvrent vos preux défenseurs surpassent en qualité et en finesse tout ce que j’aie pu voir auparavant. Par quel prodige… Seraient-ce des… elfes qui les ont faites ?
     Il allait recevoir sa réponse, quand des cris de douleur retentirent derrière eux, suivis de brâmes aisément identifiables. A peine entrés dans la forêt, ils en subissaient les malheurs.

     En un instant, Silvère put éperonner sa monture et lui fit faire demi-tour ; quelques chevaliers de l’escorte firent de même, alors que d’autres demeurèrent autour du carrosse, dont le seigneur de Gransette. Une rixe de courte durée, voila ce que tous espéraient.
     Ils tombèrent les uns après les autres, d’affreux mutants cornus brandissant des piques et des planches. A peine capables de se battre, ils furent piétinés, embrochés, lacérés à mort par les preux bretonniens. Le sire de Castagne vit l’un d’entre eux, plus fort et plus ventru, perdre la vie aux mains de trois écuyers fort hargneux qui le rouèrent de coups. Cependant, des flèches continuaient à fuser des taillis, alors que d’autres sauvages créatures surgissaient en nombre. En vérité, l’escorte était prise en tenailles.
     S’apercevant du danger croissant, l’un des nobles sires hurla à l’avant-garde de déguerpir au triple-galop ; de même, le reste du cortège reçut l’ordre de forcer le passage : l’odeur du sang et la puanteur des hommes-bêtes commençaient à devenir trop prégnantes. Ces instructions furent suivies avec un fracas formidable qui acheva d’inquiéter les sous-bois et d’étouffer les bruits des oiseaux. Souffrant de flèches dans les flancs, les chevaux attelés aux bagages lançaient des plaintes déchirantes aux cimes des arbres, et tiraient la lourde charrette avec l’entrain de la frayeur. Tout autour chevauchaient les écuyers survivants, alors que leurs arrières étaient assurés par Silvère et les vassaux du seigneur de Gransette. Nombreux furent les mutants à tenter la poursuite, et les plus rapides furent promptement expédiés à gésir dans la boue et servir de pitance à leurs semblables. Il fallut peu de temps pour distancer les derniers assaillants, mais l’ordre de poursuivre la route au pas de course fut maintenu pendant les longues heures du jour déclinant. L’arrière-garde ne baissa sa vigilance que lorsque le bois fut laissé derrière eux.
     Dans la lumière dorée du crépuscule, ils observèrent sur leur route quelques chaumières misérables perdues dans des champs en friche, envahis par des herbes folles, de frêles arbustes et d’épais ronciers. Au-delà de ce paysage d’abandon, les chevaliers furent enchantés d’apercevoir la motte ancienne sur laquelle se dressait fièrement le fort Bergbres.

     Un accueil dû à leur rang leur fut offert, le connétable de Bergbres étant un fort respectable seigneur endurci par les années de devoir militaire ; Silvère remarqua qu’il boitait légèrement.
     Avant le souper, l’on déplora la perte d’une douzaine d’écuyers, de leurs montures et des biens qu’ils transportaient. Leur mort s’avéra d’autant plus ressentie lorsque le seigneur fit comprendre aux chevaliers qu’il ne verrait point d’un bon œil que de nouveaux écuyers soient élus parmi ses propres hommes, même parmi les plus jeunes et les plus vieux : « N’en déplaise à messeigneurs, chaque gueux capable de tenir une épée en ces lieux m’est aussi précieux qu’un bon palefroi. Nés ou envoyés ici, ils mourront ici, afin que nul gredin, démon ou mutant ne passe jamais dans nos sainctes contrées. » Nul ne trouva à redire à ce raisonnement.
     Le souper fut convivial, et à juste mesure arrosé. Comme lorsqu’ils avaient fait le voyage vers la Georgie, quelques chevaliers goûtèrent à la viande fort curieuse qu’était le poisson salé : le seigneur de Bergbres faisait expressément venir ce modeste met de la lointaine et barbare cité de Marienburg, et il l’obtenait pour le prix d’un bon poulain.
     Le sire de Castagne en prit une bouchée, se demanda sincèrement si le marché était honnête, mais convint avec les autres nobles sires que le « poisson » était bien meilleur qu’une certaine saucisse.
     Il fit maintes connaissances ce soir-là, et ceux qui l’avaient vu se battre avec eux dans la forêt confirmèrent sa force et sa valeur auprès des autres. Lorsque l’heure vint à se reposer, bien des chevaliers durent faire chambre commune dans les modestes quartiers du fort, mais personne ne se plaignit, au contraire : tous bénirent le nom du seigneur de Bergbrès et lui souhaitèrent une descendance nombreuse. Bien entendu, une chambre particulière fut réservée aux dames (Penthésilée soupçonna fort que le saint homme qu’était leur hôte lui eut libéré son propre lit conjugal, et elle pria pour lui et son épouse avant de s’adonner au sommeil).
     Au dehors, le ciel limpide fut constellé d’étoiles, et le passage entre les Montagnes Grises et les Sœurs Pâles que surveillait le fort fut bientôt inondé par la forte mais douce lumière de la lune.


     Penthésilée fut brusquement tirée d’un rêve dont elle ne garda qu’un pâle souvenir : un très vieux chevalier à l’imposante barbe d’un blanc immaculé. Le bruit coupable de son réveil était un grattement discret, et la demoiselle crut d’abord à des rongeurs quelconques, mais ce qu’elle vit la détrompa de suite : quelqu’un était assis à la table du seigneur, éclairée par l’astre nocturne, laissant à l’ombre la face de l’individu. Dans sa main droite vagabondait une plume sur une feuille de papier.
     Sortant immédiatement une dague de sous son oreiller, la demoiselle lança sur un ton aussi froid et tranchant qu’une lame :
     - Qui êtes-vous ?
     La plume s’arrêta, l’individu sembla se tourner vers elle.
     - Permettez que je finisse, gente dame, ce ne sera point long.
     Ces paroles furent prononcées sur un ton étrangement badin : l’inopportun aurait aussi bien pu être son maréchal-ferrant, prenant soin d’un sabot de son palefroi. Penthésilée sut en revanche que ce n’était point là le maîtres des lieux, et qu’au vu des circonstances, nulle autre irruption masculine n’aurait su être tolérable.
     - Ga…
     Son cri s’étrangla à mi-chemin, alors qu’elle sentit une dague qui n’était point la sienne lui effleurer les cheveux, pour rebondir sèchement sur le mur de pierre derrière elle. Le plus sidérant était qu’elle n’avait point vu le coup partir.
     Jaugeant la situation, elle comprit qu’elle avait affaire à quelque forcené, pire à un mutant, qui pour le moment semblait absorbé par son écriture, mais était capable de la tuer immédiatement sans états d’âme.
     Cependant, quelqu’un vint frapper à la porte, et une voix d’homme un peu bourrue avec un fort accent local se fit entendre : « Jonne dame ? Un cafard ? »
     Un silence insoutenable s’ensuivit : Penthésilée escomptait une réaction toute aussi violente que la précédente, et fut surprise qu’il n’en fût rien. Les minutes s’écoulèrent, sans que l’individu mystérieux ne cesse d’écrire, alors qu’elle n’osait guère bouger ne serait-ce que d’un pouce. Elle savait qu’elle devrait attendre un moment plus opportun pour agir. Le garde ne réitéra pas son appel, supposant sans doute une fausse alerte. La quiétude de la nuit était telle qu’elle entendit ses pas s’éloigner. Peu de temps après, l’inopportun posa sa plume auprès de l’encrier.
     - Voila qui fera l’affaire, - dit-il.
     La demoiselle le vit se tourner de nouveau vers elle ; une frayeur inattendue la saisit lorsqu’elle vit les yeux du forcené s’illuminer telles deux étoiles nouvelles, rouges. Un instinct l’obligea à s’en détourner immédiatement, tout en lui faisant croire que ce serait sa dernière chance d’appeler à l’aide, mais elle n’en eut pas le temps : un coup aussi violent que bien placé sur sa tête sema le chaos dans sa conscience, et tout devint noir.


***


     Le fort tout entier fut réveillé par un tintamarre de cris et d’appels à l‘aide provenant de la chambre des dames, alors que telle une gemme de feu, le soleil montait lentement au dessus de l’horizon. D’abord des gardes, puis des chevaliers, dont Silvère de Castagne et le sire de Gransette, puis le connétable, tous firent irruption au point que ce dernier ordonna à toute la roture et même à ses propres chevaliers de se retirer sur le champ. Le visage en larmes, la dame de compagnie de Penthésilée de Gransette tendait à qui voulait bien voir un papier déjà froissé par bien des mains illettrées. Le sire de Gransette voulut d’abord savoir où était sa sœur, ce à quoi la pauvre femme répondit par une nouvelle crise de sanglots, proclamant sa honte et sa bêtise, exigeant immédiatement quelque châtiment exemplaire afin d’apaiser son âme ; l’énorme sire lui jura qu’elle y aurait droit, puisqu’elle était si peu prompte à aller quérir sa chère sœur, et à troubler son repos de la sorte. Il fut cependant interrompu par l’un de ses nobles gens, qui savait lire et qui avait pu poser les yeux sur l’intrigante missive :
     - Sire ! Un crime a été commis en ces lieux ! Dame Penthésilée a été enlevée !
     - Quoi ?! Elle est partie ?! Encore ?!
     - Par la Dame, non, sire ! Quelque affreux quidam lui a forcé la main !
     - Il a demandé sa MAIN ?!!  
     - Par la Dame, sire ! Il a commis quelque violence envers elle et s’en est allé avec, comme l’on vole une poule dans une ferme !
     - Maraud ! Ma sœur n’est poinct une poule !
     - Et pourtant, sire, quelque affreux ladre l’a volée !
     Un vif changement d’expression indiqua que le colossal seigneur mesura enfin le juste degré du méfait, et s’en revint par conséquent à sa juste colère :
     - Le maroufle... La poursuite ! La poursuite maintenant ! Mon cheval ! Mon armure ! Mon épée ! Ma sœur !
     Alors que son ordre était relayé à quelques écuyers accourus, son vassal qui tenait encore la lettre s’efforça à ne point perdre l’attention de son suzerain :
     - Sire ! Il faut que vous sachiez cette lettre ! Elle contient…
     Voyant dans cet insignifiant torchon quelque formule magique qui lui ramènerait sa sœur, le sire de Gransette s’en empara avec une telle violence qu’il manqua de la déchirer. Ses petits yeux l’examinèrent avec une extrême précision pendant un instant, avant qu’il ne se rappelle de sa propre incapacité à déchiffrer les écrits. Ce fut avec une colère redoublée qu’il exigea qu’on la lui lise, ce qui fut bien difficile de prime abord car il la remuait dans tous les sens et refusait de la rendre. Il fallut que le connétable de Bergbres la lui demande, suite à quoi le sire de Gransette eut l’air tellement honteux et furieux en même temps que ses écuyers, qui revenaient avec son armure, attendirent dans le couloir, intimidés.  
     Le chevalier qui eut la charge de lire le précieux manuscrit le fit sur un ton au départ monocorde, mais plus il avançait, plus l’indignation s’entendait dans sa voix et se voyait sur ses traits. La lettre disait ceci :

     Vaillant sire que je ne connais poinct mais qui semblez me connaître,

     Vous qui m’aviez juré une haine éternelle et farouche sur cette mémorable colline, je vous ai surpris, ô amant infidèle, à discutailler avec quelque mortelle fort jolie, je vous le reconnais. Toujours est-il que la jalousie est une mauvaise herbe que je ne saurais arracher autrement qu’en vous causant du tort, aussi ai-je décidé de commettre le méfait de soustraire à votre vue la gente dame qui vous occupait hier. Rassurez-vous, aucun mal ne lui sera commis, pourvu que vous veniez la chercher auprès de moi, et que vous accomplissiez le vœu si pieux de m’occire. Et comme tout gage d’amour qui s’offre de bon cœur, je souhaite m’assurer par cette lettre que mes intentions parviendront bien à vous, et que vous saurez y accorder l’attention qu’elles méritent. Afin d’éviter toute confusion, vous qui lisez ceci, souffrez d’en faire connaitre le message au chevalier qui porte de sable à lys d’argent, à la cape de neige. Il s’agit du seul criminel et de nous deux, c’est par sa faute que la gente dame ne reverra peut-être jamais les siens.
     Retrouvez-moi au Fort de Sang, entre la Forêt Enchantée et les Montagnes Grises.

     Sincèrement vôtre,

                                        Von Essen



     Il y eut d’abord un silence gêné, tous les regards se tournèrent vers Silvère. Ils virent que ce dernier était sur le point d’excéder le sire de Gransette en termes d’explosion de courroux. Quelque étrange déduction, peut-être le fruit d’une longue vie qui offre ce qu’on nomme la sagesse, fit en sorte que le connétable de Bergbres quitta la pièce, et tomba sur les écuyers portant armes et armure du sire de Gransette. Il leur ordonna d’aller quérir tous les autres gens, toutes les armes et les armures, car leurs seigneurs en auraient grandement besoin au plus vite. Alors, il se fraya un nouveau chemin parmi les nobles sires, où la tonitruante voix du sire de Gransette se faisait déjà entendre :
     - QU’EST-CE QUI SE PASSE ?! QUI EST LE CHEVALIER ?! OÙ EST MA SŒUR ?! QUI…
     Il fut interrompu par la vue du sire de Castagne qui s’effondrait à genoux devant lui.
     - Que sa seigneurie m’entende ! Que j’aille expier ma faute commise à votre famille en pourchassant l’infâme ! Que je souffre mille périls et mille souffrances, mais je jure de ramener la gente dame à vos côtés ! Permettez-moi de racheter ma faute, je vous en conjure !
     Les événements et les complications se succédaient à une vitesse que l’esprit simple du sire de Gransette peinait à suivre. Déchiré entre incompréhension, colère et écœurement, il tourna sa tête à droite et à gauche, pour réaliser une fois de plus l’absence de sa sœur à ses côtés. Cependant, quelques conseils de son père lui revinrent alors en mémoire. Il décida alors de serrer sa colère comme il serra les bras sur son torse immense, et tonna d’une voix calme, mais aussi menaçante qu’un trébuchet chargé :
     - Qu’on m’explique.
     Le lecteur de la lettre, dont le sang-froid devait être véritablement admirable, commença par lui glisser des paroles à l’oreille, ce que le sire de Gransette rejeta comme quelque chose qui l’énervait davantage, si la chose était encore possible. Alors, de vive voix, le chevalier lui fit entendre que le sire de Castagne, qui s’était joint à eux, a attiré un malheur sur eux, et entendait à présent réparer sa faute, ce qui, - commenta le chevalier, - était la seule réaction honorable en la circonstance.
     - Quel rapport avec ma sœur Penthésilée ?
     C’était là un moyen de commettre le plus abominable des crimes, et la personne qui l’a commis, et qui a écrit cette lettre, devait être résolument un démon, qu’il fallait à présent retrouver et occire.
     - Où ça ?
     Le sire de Gransette avait sans doute été trop occupé à comprendre le début de la lettre quand la fin en fut lue. En effet, lorsque le nom du Fort de Sang lui fut rappelé, il se gratta involontairement la tignasse, car ce nom lui disait quelque chose. A la question de la direction à prendre, on lui répondit que c’était fort loin au sud, dans les montagnes. Ce fut alors que le sire remarqua que Silvère était toujours prosterné devant lui. Nullement habitué à de telles situations, il garda néanmoins en tête que ce chevalier voulait lui aussi retrouver sa sœur, ce qui suffisait amplement.
     - Sire… de Castagne ! Debout ! Debout j’ai dit ! On va trouver ma sœur !
     Silvère se releva, et tout le groupe de chevaliers quitta la chambre du connétable, dont la prédiction s’avéra juste : pour le bonheur de leurs seigneurs, les écuyers venaient déjà de polir à la va-vite les armures, affuter et nettoyer sommairement les épées et même nourrir suffisamment les montures. Silvère, qui n’avait point de gens comme quelque autres chevaliers de l’escorte, fut secouru comme eux par des jeunes gens du fort, ce qui valut à tout le cortège d’être paré pour une longue chevauchée en un peu moins d’une heure. Soutenue par l’épouse du connétable, la dame de compagnie un peu fébrile rentra dans le carrosse, et il fut décidé que les deux attelages seraient confiés aux écuyers, ainsi qu’aux plus vénérables chevaliers de l’escorte, alors que tous les autres prendraient part aux dangers auxquels ils se soumettaient afin de sauver leur chère demoiselle. Ils reçurent quelques provisions du connétable, ainsi que l’assurance que s’il n’était point lié à ce fort par le Roy lui-même, il n’aurait pas hésité un instant pour se joindre à l’expédition.
     Les destriers hennirent, et le cortège se scinda bien vite en deux compagnies distinctes : l’une revenait vers les terres de Gransette, alors que l’autre s’en allait vers l’inconnu, et peut-être la mort.    

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Von Essen
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Jeu 12 Mai 2016 - 18:44

***


     Penthésilée se réveilla. Dans sa simple robe de nuit, elle avait la chair de poule. Elle était assise, elle était secouée, comme dans un carrosse… La personne en face d’elle n’étant pas sa dame de compagnie, Penthésilée réalisa qu’elle n’avait pas rêvé son enlèvement. Il faisait sombre, les rideaux sur les portières étaient tirés. Elle vit néanmoins que son ravisseur arborait une expression des plus malveillantes.
     De violents cahots lui causèrent un bref haut-le-cœur ; ils avançaient au triple-galop… En sautant, elle se romprait le cou. Là ! Une dague dans sa botte droite. Si elle pouvait feindre l’évanouissement…

     Fier comme un paon d’avoir enlevé cette noble dame et causé le chaos dans son entourage, Von Essen se délectait par avance des pitoyables supplications que ferait sa victime quand elle se réveillerait. Heureusement que dame Arken eut eu la gentillesse de lui prêter son carrosse noir… « C’est le moins que je puisse faire pour cette pauvre créature… » - avait-elle dit.
     Ah, la voila qui se réveille. Eh, sans liens, sans chaines, sans rien, qu’on n’aille pas croire que je la maltr… Quoi ?
     Le vampire la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol, à fois gêné et apitoyé par ce moment de faiblesse dont il était sans doute la cause.
     Il cligna des yeux, ce fut l’affaire d’un instant. L’instant suivant, lui-même s’affaissa, alors que la dame se relevait.
     La pauvre, elle aurait du viser le cœur… Lui aussi savait feindre la faiblesse.

     « Cocher ! Arrêtez l’équipage ! Votre maître est au plus mal ! »
     Le carrosse ralentit, jusqu’à s’immobiliser complètement. Penthésilée se prépara à ouvrir la portière opposée à celle que choisirait l’homme de main. Elle attendit, mais à sa grande surprise, personne ne vint. Perplexe, elle eut assez de sang-froid pour répéter sa comédie :
     « Cocher ! Etes-vous simplet ou cul-de-jatte ?! Votre maître a besoin de vous ! »
     « Oui, gente dame ? »

     Elle blêmit, elle n’en crut pas ses oreilles : son ennemi terrassé venait de parler. Nulle trace de douleur dans sa voix. Suite à cette soudaine frayeur, un silence d’autant plus impromptu mit son courage à rude épreuve. Elle n’avait pas rêvé, elle n’avait pas rêvé…
     Une légère secousse, le bruit des sabots reprenant peu à peu, le vent remuant les rideaux tirés… Le carrosse repartait !
     Le tout pour le tout, la demoiselle attrapa la portière. Son souffle fut coupé lorsqu’une autre main, glaciale, agrippa la sienne.

     Mue par un instinct tout à fait exceptionnel, Penthésilée asséna de sa main libre un violent revers de bras à son ravisseur, lui arrachant un vif grognement et se libérant de son emprise ; la demoiselle entrouvrit la portière ; un soleil joyeux perça à l’intérieur ; Penthésilée plongea, provoquant un « NON ! » enragé de son ennemi.
     Les hautes herbes d’un pré amortirent sa chute, et elle sentit une vivifiante brise fraiche. Juste à temps, elle se releva pour voir la masse noire du carrosse faire un violent demi-tour et foncer dans sa direction. Il n’y avait pas de cocher. Les deux montures, crin corbeau, semblaient cracher des flammes.

     Sans perdre un instant, elle s’élança à travers les blés sauvages et les fleurs du printemps. Aussi rapide qu’un cerf, elle remercia la Dame de ne point avoir été enlevée en robe de cour.
     Au tumulte du vent répondit le sourd grondement de l’équipage, mais la demoiselle continua de courir, indifférente aux dizaines de sauterelles, bourdons et papillons dont elle dérangeait le repos. A quelques centaines de pas devant elle, l’orée d’un bois touffu.

     La voix de son ravisseur ne l’atteignit qu’à peine, il ne la rattraperait pas… La gorge sèche et les poumons en feu, Penthésilée fit le dernier bond qui la séparait des arbres.
     Elle buta sur un épais roncier, tourna à droite, contourna l’obstacle, courut sur un tapis de feuilles, de racines et de bois mort. Un dernier appel retentit : « Rrevenez ! Malheureuse ! », mais elle l’ignora. Le grondement de l’équipage s’était tu, mais elle courut encore, jusqu’à perdre haleine.
     A l’ombre d’un vénérable épicéa, elle s’arrêta, une main contre le tronc, l’autre contre ses flancs endoloris.


***


     Toute la matinée, les treize chevaliers harassèrent leurs montures en maintenant un triple galop. Sans que personne n’en dise mot, tous espéraient rattraper le malfrat tant qu’il ne devait être guère loin du lieu de son crime.
     Las, en dépit du temps clair, nul nuage de poussière au loin, nulle cavalcade effrénée sur leur route, ne furent aperçus.
     Ils baissèrent leur course vers midi, et furent fort alarmés de voir l’un des palefrois s’effondrer avec son maître ; la bête crachait du sang par les naseaux, et expira peu après. Le sire malchanceux assura qu’il retrouverait son chemin à pied, et ils continuèrent sans lui, maussades, voyant dans ce fâcheux incident un présage funeste.
     A l’heure où ils mâchaient lugubrement du pain et de la viande séchée, ils croisèrent une caravane de marchands faisant route vers la lointaine cité de Marienburg. La rencontre fort civile se transforma en sévère et scrupuleuse inspection sur ordre du sire de Gransette, qui ne fut satisfait que lorsque tous les coffres furent grands ouverts, et leur contenu répandu sur la route. Aux interrogations insistantes des chevaliers, par ailleurs, ils indiquèrent avoir souffert un horrible équipage noir, qui manqua de bousculer leur cargaison, plus noir qu’un corbeau, et sans cocher… Aux hennissements indignés des palefrois succéda le fracas de leurs sabots, et la chevauchée reprit de plus belle.

     Alors que la journée déclinait, leur route devenait de plus en plus fréquentée : à plusieurs reprises, les chevaliers dépassèrent des charrettes chargées de victuailles, elles roulaient toutes en direction de la ville prochaine, Tharravil.
     Le sire de Castagne, le sire de Gransette et leurs dix compagnons furent assez surpris de trouver le bourg en fort joyeuse disposition : la place du marché accueillait de plus en plus de villageois, quelques notes de flûtiau et de vielle pouvaient  s’entendre et quelques tonneaux bien gardés s’apprêtaient manifestement à être ouverts.
     Silvère et les nobles sires dédaignèrent les badauds qui les invitaient à se joindre à la fête, alors que le sire de Gransette répondit par de généreux soufflets distribués par sa main gantée, et la foule finit par leur céder le passage. D’un commun accord, les chevaliers décidèrent de quérir l’hospitalité du seigneur local, et furent bientôt aux portes d’un solide château bâti à flanc de coteau ; derrière lui se dressaient un peu plus loin les premières crêtes boisées des Montagnes Grises.
     Leur accueil fut aussi prompt qu’ils auraient pu le souhaiter : des gens accoururent en grand nombre pour s’occuper de leurs montures, et un héraut au teint frais leur souhaita la bienvenue : la femme du seigneur de Tharravil avait dans la journée donné naissance à un héritier, et l’heureux père venait d’ordonner trois jours de liesse.  

     - Charles Hubert de la Bath de Gransette de Baisebaule ! – prononcer son nom complet procurait toujours une immense fierté à l’imposant sire.
     - Silvère de Castagne, - déclama humblement le chevalier, passablement incommodé par tant de gens attablés, s’apprêtant tous sans nul doute à festoyer jusqu’aux aurores.
     - Parsifal du Val d’Or de Gasconnie.
     - Marceau du Val d’Or de Gasconnie.
     - Mérouault de Quen de Lyonnesse.
     - Dal de Pérouennes de Mérisandre de Bastogne.
     - Mérovée de Clun de Bastogne.
     - Jean de Fresnay de Glissois de Montfort.
     - Fraternel de Perrache de Quenelles.
     - Albert de Muret de Gasconnie.
     - Luc de Silbourne d’Aquitanie.
     - Valmont de Barra de Brionne d’Aquitanie.
     L’on put voir parmi les convives des regards avides de nouvelles, d’histoires vraies et fausses. Le sire Lothaire de Tharravil, au centre de l’assemblée, répéta aux nouveaux venus qu’ils étaient libres de manger, de boire et de loger en son castel selon leur bon vouloir. Fort jeune il était, remarquèrent les chevaliers, et se demandèrent si le vénérable sire qui somnolait à sa droite n’était pas le père du jeune seigneur. Échangeant quelques regards entendus, ils laissèrent le sire Parsifal parler en leur nom : il avait lu la lettre maudite, et savait parler adroitement.
     - Généreux seigneur, puisse la Dame bénir votre castel et tous ceux qui y vivoient ! Las, nous devrons poursuivre notre route dès l’aurore, car une personne chère nous a été enlevée par quelque perfide démon.
     Il énonça ensuite le doux portrait de la demoiselle de Gransette, le malheur de sa disparition, puis découvrit la maudite lettre portant la signature du démon. Au fur et à mesure, le visage clair et bienveillant du jeune seigneur se durcissait, alors que la gente dame qui siégeait à sa gauche lui jetait des regards d’une inquiétude grandissante. La surprise fut générale lorsque le nom du Fort de Sang fut prononcé : ceux qui en redoutaient l’existence tressaillirent, ceux qui n’en savaient rien se méfièrent. Le coup d’éclat vint toutefois de là où l’on ne s’y attendait pas : une main calleuse se posa sur l’épaule du jeune seigneur, et le vénérable sire fit entendre sa voix légèrement éraillée :
     - Tu n’y iras pas, fils ! – la silence se fit tout autour quand le seigneur à la barbe grisonnante balaya l’assemblée de ses yeux vifs. – Moi, j’irai !
     Le souffle coupé, Lothaire de Tharravil eut du mal à articuler quelques mots. Son vieux père quitta son siège, et les chevaliers virent la carrure d’un puissant seigneur que seul l’âge avait pu éroder.
     - Puisqu’il faut partir, je partirai avant toi, fils, car telle est ma volonté.
     Il voulut poursuivre, mais ce fut comme si le charme s’était enlevé des convives attablés : alors que les dames lançaient des regards effarés de parts et d’autres, les sires se levèrent, les uns affolés, les autres galvanisés. Le brouhaha fut tel que les chevaliers, qui n’étaient point encore attablés, resserrèrent inconsciemment leurs rangs. L’on sentait que la bile montait à la tête des hommes, quand un cri strident cisailla soudain le vacarme ambiant :
     - SILENCE !!
     La jeune mère, rouge de courroux, tendait l’oreille. Dans le calme si violemment rétabli, quelques gémissements lointains se firent entendre. La dame de Tharravil parut sur le point de dire quelque chose, mais finit par se contenter d’un regard furibond d’abord aux personnes attablées, puis aux chevaliers. Elle quitta ensuite la grande salle, laissant ses occupants dans une confusion extrême.


***


     Tenaillée par la faim, Penthésilée n’osa pas toutefois quitter l’inespéré refuge que lui offrait la forêt. Il lui parut étonnant que son terrible ennemi ne l’y poursuivît point : si habile avec une dague, et si cruel, ce devait alors être un pleutre lorsqu’il s’agissait d’affronter la nature sauvage et non les faibles créatures. Elle-même en connaissait les dangers, et après avoir erré quelque temps parmi les troncs et les broussailles, elle élut un chêne dont l’écorce noueuse facilitait l’escalade, et résolut d’y passer la nuit, avec la ferme résolution de revenir sur ses pas le matin suivant. Avec un peu de chance, elle rencontrerait sur la route quelque aimable personne qui lui porte secours, la conduise en lieu sûr et lui permette de retrouver les siens…
     Sur une branche plus large que les autres, elle parvint à grand peine à trouver une position supportable, mais le sommeil ne vint pas. Le cœur lourd, elle scruta les éclaircies de la canopée qui lui servait de toit, observa les étoiles, froides et lointaines. Le chant des oiseaux nocturnes lui parut également étouffé et gênant. Épuisée et grelottante, elle pensait à son frère, à leurs parents et à leurs gens et maudissait de toutes sortes le maléfique individu qui lui causait tant de souffrances.
     Elle interrompit brusquement sa contemplation après avoir entendu des bruits suspects : bien des bêtes féroces pouvaient chasser la nuit, mais seulement certaines pouvaient venir de toutes parts. Lorsqu’elle scruta l’obscurité aux alentours, sa gorge se noua : nulle meute de loups ne pouvait porter de torches. Pendant un instant, elle songea à des sauveurs mais son instinct repoussa cet espoir au plus profond de son âme. La nuit, au milieu de nulle part… Sautant rapidement d’une conclusion à une autre, Penthésilée chercha du regard une issue à l’encerclement dont elle était la victime, en vain. Elle scruta les branchages, mais les ténèbres nocturnes l’empêchèrent de trouver quelque voie végétale dont elle pût être sure. Prise au piège, comme un animal.  

     - Vous êtes une dame bien pénible ! Les dieux m’en sont témoins ! Jamais une dame n’a causé autant de tracas !
     Le cercle s’était resserré, les torches se tenaient à quelques vingt pas de son refuge. A la lueur des flammes, Penthésilée aperçut des visages hideux. Parmi eux, le faciès moqueur de son ravisseur lui parut le plus détestable.
     - Vous n’êtes pas à bout de vos peines, minable ! – lâcha-t-elle, hargneuse.
     Tous deux ne semblaient pas se démonter, malgré les circonstances.
     - Descendez donc, qu’on en parle un peu !
     - Je n’ai rien à vous dire, à part ce que vous savez déjà !
     - Et quoi ?
     - Que vous êtes un lâche et un félon !
     - Par ce juste titre, je vous descendrai de force si vous ne le faites pas de gré !
     - Allez-vous donc me tuer ?
     - Non, mais je vous briserai !
     - Chansons ! Vous n’êtes guère capable de briser un fétu de paille !
     - Ah bon ?
     - Eh oui !
     A peine eut-elle prononcé ces mots qu’une une formidable secousse faillit provoquer sa chute. Au même instant, un craquement effroyable lui parvint aux oreilles, et elle sentit la canopée du chêne s’affaisser lentement sous son poids. Le sang lui monta aux tempes ; déséquilibrée, elle atterrit lourdement sur le sol terreux. Avec peine elle se releva, aperçut son ennemi l’observer avec amusement.
     - Mon frère… - la demoiselle s’efforça de dissimuler toute trace de crainte dans sa voix. – Mon frère le fait avec son poing, et son poing vous trouvera, soyez-en sûr.
     - C’est là mon souhait le plus ardent, gente dame, - elle vit ses yeux briller dans le noir à cet instant, - et pour cela nous devons être à l’heure à l’endroit indiqué, sinon tout cela sera pour rien.
     Elle ne comprit pas, ne chercha pas à comprendre. Peu lui importait d’être en position de faiblesse, son choix était fait : la détresse que lui causait ce fou-furieux, elle la lui rendrait au centuple, et la potence serait à peine suffisante.
     - Suivez-moi ! Votre carrosse nous attend.
     La demoiselle n’en fit rien.
     - Voulez-vous être trainée de force par ces messieurs ?
     Elle crut que son état d’extrême fatigue la faisait rêver : ce n’étaient point des malandrins ordinaires, mais des corps entièrement décharnés, bougeant par quelque absurde raison.
     A ce moment-là, elle se crut défaillir, mais sa volonté furieuse la maintint éveillée ; elle réalisa alors que ses genoux étaient par terre, et que ses jambes tremblaient, dénuées de force. Or, la vision des macabres choses qui l’approchaient lui fit l’effet d’une rage quasi-animale :
     - Arrière, démons des enfers ! Arrière ou vous saurez de quoi je suis faite ! Arrière ! ARRIÈRE !
     Ils se figèrent, laissant entendre la voix de leur maitre :
     - Marcherez-vous ?
     Un fol espoir, un fol instinct lui permettaient encore de lutter, de repousser les choses…
     - Où m’emmenez-vous ?
     - Au Fort de Sang.
     - Pourquoi faire ?
     - Pour mon bon plaisir.
     - Souhaitez-vous donc faire de moi votre épouse ?!
     - Nenni.
     - Êtes-vous fou à lier ?!
     - Dame, souffrez ma compagnie pendant quelque temps, et vous aurez toutes vos réponses, et même la liberté, si tel est votre désir.
     Pendant un court instant, elle trouva sa promesse généreuse. L’instant suivant, elle se rappela de qui il s’agissait. Bien généreux celui qui brûle votre maison, puis offre de la rebâtir pour quelques sous.
     - Vous le regretterez, - finit-elle par articuler en se relevant.
     Autour d’elle, les morts s’écartaient.          




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MessageSujet: Re: La quête des morts   Mar 24 Mai 2016 - 15:06

***


     Il n’y eut nul long débat. Le noble père du seigneur répéta à voix basse que sa décision était prise, quand un tout autre vacarme tua la quiétude du château : sur les remparts, on sonnait le tocsin. Les convives tressaillirent, mais il semblait que l’âge ne rimait point avec sénilité :
     - Les hommes avec moi ! – grinça le vieux seigneur en bousculant son siège.
     Ce fut alors qu’un garde accourut, confirmant l’alarme et signalant une attaque : des orques dévalaient la montagne, braillant à la lune leur soif de pillage et de sang ; bientôt ils parviendraient au village, toutes les dizaines qu’ils étaient.
     - Mes hommes avec moi ! – rugit le sire de Gransette, manquant de renverser les nobles sires sur son passage.
     Le tocsin continuait de sonner, enjoignant les jeunes écuyers, surchargés de ferraille, à presser le pas, car des vies étaient en jeu. En toute hâte les montures étaient sellées, en toute hâte la herse était levée, mais les premiers à braver la plaine nocturne furent les douze chevaliers, le sire de Gransette en tête.
     - Où sont les autres ? – trancha la voix du sire Marceau.
     - En train de sangler leurs hauberts, - lui répondit Parsifal, son frère.
     Les chevaliers, en arrivant, avaient manqué de s’en délester.
     - Fer de lance ! Derrière moi ! – beugla leur colossal seigneur.
     La plaine était vivement éclairée par la lune, le ciel de noir velours était paisible et accommodant, mais des cris rauques en grand nombre troublaient toute la quiétude du paysage. Les peaux vertes, brutales créatures faites de muscles et de pure cruauté, s’apprêtaient à perpétrer un massacre au village, où quelque chien aboyait bravement.
     Trop lents ils étaient, en revanche, pour que les chevaliers ne puissent leur couper la route. Aux cris « Pour la Dame ! Pour le Roy ! » et « Pour ma sœur ! » ils enfoncèrent les rangs épars de l’ennemi, brisant les lances et brisant des os. Avant qu’un orque ne pût y comprendre quoi que ce fût, le fer de lance eut traversé leur troupe de part en part et se retournait pour une seconde charge.
     Le second impact fut tout aussi sanglant et rapide que le premier ; au moment de faire demi-tour, le sire de Gransette eut le temps d’apercevoir des cavaliers fonçant à leur rencontre, reconnut là des gueux vêtus de maille que l’on envoyait en renfort.
     En quelques instants, ce fut fini. Pas aussi dévastatrice que les deux précédentes, la charge des gueux acheva de convaincre l’ennemi de son infériorité en force et en nombre, et ce fut la débâcle. Chevaliers et cavaliers poursuivirent les peaux-vertes dont la furie avait cédé à la panique, et aucun n’en réchappa. Alors, un contingent de nobles sires les rattrapa, conduit par Tharravil l’Ancien, secondé par son fils, Lothaire. Il y eut des acclamations plus ou moins discrètes et quelques boutades amicales. La liesse fut telle que même les gueux eurent droit à une promesse de récompense pour leur vaillance et leur rapidité. Sur le chemin du retour, il y eut quelques mots plus graves, plus décisifs : le père allait quitter le fils, avec bon nombre d’hommes qui exprimèrent la volonté de le suivre.
     Au château, ils furent accueillis en héros.

     Le jour suivant, tout aussi clair et limpide que la nuit passée, fut consacré à des préparatifs. Les armes et armures étaient nettoyées, des provisions pour la route étaient préparées, mais le plus important fut le choix des écuyers que les douze chevaliers purent effectuer. Nombre de gueux montés de la veille s’y retrouvèrent, et nul ne songea à regretter un tel honneur.
     Il fut décidé le soir venu de tenir un bref conseil sur les dangers que les chevaliers allaient rencontrer sur leur route. Graves pour la plupart, ils convergèrent vers la grande salle, chacun interrogeant l’autre sur sa bonne humeur et sa bonne santé. Grand fut leur étonnement lorsqu’ils trouvèrent porte close.
     Invités comme habitués se dévisagèrent sans comprendre. Ils appelèrent à l’intérieur ainsi que dans le couloir, perplexes et rapidement saisis d’inquiétude.
     Presque immédiatement les portes s’ouvrirent, les deux seigneurs de Tharravil tenant chacun un battant. Ils affichaient des mines satisfaites.
     - La bonne soirée à messeigneurs ! – lança Lothaire, le fils.
     - La table est prête pour messeigneurs, - glissa Clovis, le père. – Egayons-nous avant la route, pour ceux qui n’en reviendront pas.
     « Musique ! » - cria-t-il vers le fond de la salle. Éberlues, les chevaliers entendirent un doux son de harpe inonder paisiblement l’espace. Ils entrèrent, les tables étaient mises à dîner et les nobles dames attendaient, vêtues de leurs meilleurs atours. Lothaire le Jeune alla trouver son épouse, donnant l’exemple. Les nobles sires, surpris, rirent de bon cœur à cette tendre fantaisie et se joignirent à ces dames pour une danse fort courtoise.
     Parmi les invités, seuls cinq furent assez braves pour rencontrer les quelques demoiselles sans cavalier : Parsifal et son frère Marceau, le vigoureux Valmont et le fougueux Albert, ainsi que le beau Dal de Pérouennes de Mérisandre de Bastogne.
     Copieux et généreux, le festin s’acheva tard dans la nuit noire.


***


     - VOUS !
     Son ennemi sursauta. Penthésilée venait de se réveiller violemment. Une réalisation l’eut visitée dans son sommeil.
     - Le tournoi ! Vous y avez participé !
     - En effet…
     - Vous avez vaincu mon frère !
     Le sinistre sire se remettait de sa surprise. Son aimable victime ne cessait de le mettre à l’épreuve par ses réveils extraordinaires.
     - Oui, noble dame.
     - Vous êtes le vampire ! Le sire d’Essen !
     Ce dernier haussa les sourcils, avec un vague sourire.
     - Heureux d’être resté dans votre mémoire, noble dame.
     - Vous…
     Elle se tut. Le mot « vampire » résonna tel un clocher dans sa tête, ravivant davantage de souvenirs récents. Le sire de Castagne. La nuit. Viser le cœur.
     - Et vous… - glissa doucement son ennemi, - vous êtes Penthésilée de Gransette, la charmante sœur de votre m… surprenant frère.
     Penthésilée voulut chercher la dague des yeux, discrètement, tout en distrayant le monstre qui lui faisait face. Ils étaient à nouveau dans le carrosse, elle ne se rappelait plus comment elle y était parvenue à pied. Cependant, la demoiselle ne reconnut pas le vacarme de l’équipage en route, et cette étrange sensation de mouvement… Elle fut subitement saisie d’inquiétude.
     - Que se passe-t-il ? – demanda-t-elle.
     Le vampire la dévisagea, impassible.
     - Que voulez-vous qu’il se passe ? Nous volons vers notre destination, par la route la plus courte.
     La demoiselle resta interdite. Une fois, à l’insu de sa famille, on lui avait permis de monter un pégase. Cette singulière sensation de légèreté, elle la reconnut, sans vouloir y croire. Le carrosse volait.
     Son ennemi lui jeta un regard amusé, et Penthésilée résolut de ne point laisser paraitre de son désarroi. Elle revint à l’offensive :
     - Où m’emmenez-vous ?
     Le vampire parut irrité.
     - Au Fort de Sang, je vous l’ai déjà dit.
     - Où est-ce ?
     - Dans les montagnes.
     - Près de la Forêt Enchantée ?
     Le vampire parut encore plus irrité.
     - Oui… Non loin…
     - Pourquoi m’y emmenez-vous ?
     - Pour…
     Il fut décontenancé, avant de lever les yeux au ciel, comme exaspéré.
     - Mais pour mon bon plaisir, dame ! Parce que telle est ma volonté, mon caprice !
     La demoiselle n’en ressentit que du dégoût. Ce n’était pas la mort qui punirait le mieux cette créature maligne, mais une bonne bastonnade en place publique et une journée au pilori, à la risée de tous.
     - Eh quoi ! – reprit avec entrain « la créature ». – La vengeance ? J’ai broyé votre mufle de frère au tournoi ! Le désir ? Vous êtes charmante, mais j’ai connu mieux. La cupidité, la rançon ? Les choses comme l’or me ravissent peu, car je suis libéré de vos besoins charnels.
     Deux jours au pilori. Trois s’il continue à cracher son venin. Son ennemi semblait deviner ses pensées, car il lui jeta un regard noir.
     - Vous êtes insupportable, gente dame, et…
     - Libérez-moi ! Je cesserai sur le champ !
     - Mais par Nagash et les Neuf Mortarchs !!! – les yeux du vampire s’injectèrent de sang. – Faites donc ! Sautez ! La porte est ouverte !
     Il poussa violemment une portière, laissant une puissante bourrasque humide fouetter l’intérieur du carrosse. Penthésilée fut immédiatement glacée jusqu’aux os ; les cheveux ébouriffés par la rafale, elle entendit le vent siffler dans ses oreilles. Dans un bref accès d’aveuglement, la demoiselle se crut capable de sauter mais n’en fit rien. Les bras croisés devant son visage en vaine guise de protection, elle voulait vivre. Elle voulait vivre.
     - NON ! – cria-t-elle seulement.
     Il referma la portière ; dehors, le crépuscule touchait à sa fin. Victime et ravisseur demeurèrent pendant un long moment silencieux. Peinant à se réchauffer, la demoiselle trembla de tout son corps. Elle sentit son ennemi l’observer et, en dépit du danger de le courroucer pour de bon, lui fit face, les yeux embués à cause du froid et du vent. Le vampire en prit connaissance, reprit sèchement la parole.
     - Vous avez froid, - prononça-t-il, articulant chaque mot avec soin, -  vous n’avez pas mangé ni bu depuis une journée, et tout ce qui vous vient à l’esprit, c’est de me défier, moi, le plus courtois des criminels ?
     Penthésilée pesa la menace à peine voilé de son ennemi, considéra sa propre détresse. Certes, elle avait dormi tout le jour, mais son corps criait famine, elle était affaiblie. Allait-elle mendier sa nourriture à son bourreau ? Non. Jamais.
     - Si j’ai faim, froid et soif, - lâcha-t-elle avec ferveur, - c’est par votre faute !
     - Un peu de soumission, gente dame, vous aurait épargné toutes ces peines !
     - Un peu de bon sens, - elle s’enflammait malgré son épuisement, - vous aurait évité…
     Au dernier moment, elle se retint. Son intuition lui indiquait le danger. Le vampire la scrutait, fulminant, attentif aux mots qui le feraient sortir de ses gonds. Or, comme rien ne vint, il se retourna subitement.
     D’une cache dissimulée à l’arrière de l’équipage, il sortit quelque objet rond enveloppé dans un tissu et le tint en main en regardant sa victime, haineux.
     - Vous voyez ce pain ? Je vous l’aurais donné, sans autre forme de procès, en vous souhaitant bon appétit. Mais maintenant, je vous le donne, sauf que peut-être, sachez-le, peut-être que j’ai égorgé un village entier avant de le prendre, par simple cruauté, car ils m’incommodaient. Quant à cette eau, - et il sortit trois gourdes taillées dans des fruits oblongs, - elles ont été prises sur trois cadavres, peut-être, trois cadavres qui allaient prier la Dame pour le salut de quelques êtres chers.
     Les gourdes comme le pain, il les jeta négligemment auprès de la demoiselle.
     - Surprenant, n’est-ce pas ? – ajouta-t-il en réponse à son expression horrifiée. – Si je vous dis maintenant que j’ai acheté ces choses avec toute l’honnêteté dont le monde est capable, me croiriez-vous ?
     Comme elle ne répondait pas, il martela :
     - De tous les poisons que je connaisse, le doute est le plus virulent. Cracher est honnête, uriner est honnête, mais laisser un soupçon, une pointe d’horreur indescriptible et malhonnête, voila qui obligera vos honnêtes semblables à maudire chaque bouchée de ce pain, chaque gorgée de cette eau. Nous arrivons bientôt, dame Penthésilée ! Je vous conseille de prendre des forces avant ce qui vous attend, vous en aurez besoin.

     Penthésilée constata qu’il la défiait du regard. Intimidée, elle l’était et gardait un silence et une immobilité absolus. Toutefois, tel le roseau qui plie mais ne rompt pas, elle réfléchit aux mots de son ravisseur. Ce coup d’éclat avait quelque chose de faux, d’absurde. S’il avait dit la vérité, il n’en devenait que plus détestable. Mais s’il mentait, à quoi bon ? A quoi bon se calomnier soi-même, s’accabler de faux crimes ? Voulait-il lui faire peur pour de bon, lui faire croire qu’il était capable du pire ? Alors qu’il n’était qu’un faible ?
     - Vous êtes pitoyable.
     Ces paroles venaient de lui échapper, elle s’en voulut, se prépara à subir le pire. Le vampire devant elle se raidit, écarquilla les yeux, mais le coup ne vint pas. Il s’effondra au contraire, comme las et profondément attristé.
     - Oui, - l’entendit-elle dire platement. - Je le suis.  


***


     Tremblait la terre et grondait le ciel, de sombres et lourds nuages descendaient des sommets gris. Nul ne s’en effrayait, car ils défendaient une cause juste. Six douzaines de chevaliers et autant d’hommes de main chevauchaient sur la route caillouteuse menant à leur ultime escale, une abbaye. Parmi la longue colonne, mille couleurs, mille bannières défiaient les environs mornes et monotones. Le vent courbait les hautes herbes, remuait vivement les tissus, fouettait les visages des hommes. Depuis son départ de Tharravil, l’expédition n’avait cessé de s’agrandir.
     A Poussenc, des chevaliers errants se joignirent aux nobles sires. A Montford, le sire Jean de Fresnay de Glissois fit appel au siens, et reçut du soutien. A Hemmerle et à Vingtiennes, ils purent renouveler leurs vivres. A Parravon, ils furent reçus avec honneur, et grand fut le nombre d’hommes preux à prêter leurs armes à leur noble quête. Le seigneur du duché lui-même se joignit au fer de lance, exprimant un vif intérêt dans l’occupation du fort maudit : une route commerciale directe vers Nuln agréerait à la fois la Dame, ses sujets et lui-même.
     Silvère n’en revenait pas. Sa solitaire entreprise, vœu ardent de vengeance qui n’engageait que lui et son palefroi, avait rallié un ost considérable, bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer. Il s’en serait félicité sans doute, si la cause d’un tel engouement n’était pas le péril d’une jeune femme, péril qu’il avait attiré sur elle sans le vouloir. Il s’en rongeait les sangs  à présent, et faisait mille promesses au ciel de pourfendre le ravisseur infâme et tous ses semblables jusqu’au dernier, fût-ce même à l’âge de ses cheveux blancs.
     Une suave odeur de fleurs lui caressa les narines, le faisant se retourner brusquement. Vint chevaucher auprès de lui Dame Gaea de Grunere, mystérieuse demoiselle venue se joindre à eux à la sortie de Parravon. Elle eut alors affirmé parler au nom de la Dame du Lac, et ceux qui doutèrent de son pouvoir virent une potence au bord du chemin verdir et se couvrir de fleurs blanches.
     De blanc vêtue, montée sur un palefroi crin colombe, elle était le signe évident que la Dame approuvait leur quête. Pourquoi approchait-elle Silvère ?
     Il la salua comme son rang lui commandait de le faire.

     - La Dame a entendu vos prières, chevalier, - lui dit-elle.
     - Louée soit la Dame, et toute celles qui parlent en son nom, - répondit le sire de Castagne.
     - Elle me charge de vous mettre en garde, noble sire, car vos vœux pourraient vous perdre un jour. Pas seulement vous, mais aussi bien des êtres qui vous aiment.
     Silvère eut un sourire amer.
     - En cela, je ne suis point ignorant. Toute cette quête jaillit d’un être cher qui fut enlevé, par mes bons soins.
     - Croyez-vous que ce qui fut intéresserait une prophétesse ?
     Ce ton malin, cette voix espiègle, Silvère crut que dans son cœur on lui plantait une belle aiguille, et ses traits se durcirent. Il se tourna pour répliquer, se justifier, jurer qu’il réparerait sa faute mais à sa grande stupéfaction, la dame eut disparu de ses côtés, il ne la vit nulle part.

     Saisi d’une colère sans nom, il mit sa monture au galop, ignorant les cris de surprise et les appels. Ô grande sagesse ! Ô grande compassion ! Cette gueuse n’eut fait que remuer le couteau dans la plaie. Le sire de Castagne donnait des éperons, hélait sa monture, comme s’il voulait rattraper le vent lui-même.
     - Est-ce ainsi que l’on remercie un miracle ?
     Son cœur fit un faux bond lorsque la prophétesse surgit à ses côtés, son étalon léger telle une plume. Ahuri, Silvère eut le bon sens de raisonner sa course, avant de l’arrêter complètement. La demoiselle le contemplait, sans plus aucune complaisance dans le regard.
     - Êtes-vous au point de vous donner la mort pour apaiser votre grief ? Êtes-vous au point de tuer votre cheval à sa noble tâche, alors que la Dame vous l’a rendu ? Êtes-vous aveugle à ma propre présence, chevalier ? Quel autre signe vous faut-il, noble sire, pour vous apprendre que la Dame bénit cette quête ?
     Le sire de Castagne avait le souffle coupé, les bras ballants et la mine hagarde. Lorsque que le sens de ses mots lui parvint, il se contenta d’incliner la tête en signe de reconnaissance. Des cris parvinrent jusqu’à lui, et peu après il fut rejoint par l’avant-garde, le sire de Gransette et le duc de Parravon en tête. La demoiselle leur sourit, et nulle question ne fut posée. Leur route reprit, et ils parvinrent dans la soirée à une grande colline. L’on remercia la Dame, car sains et saufs ils arrivèrent à la Maisontaal.  
 
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Von Essen
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Jeu 26 Mai 2016 - 10:46

***


     Elle ne portait plus de robe mais des braies et une tunique surmontée d’un gilet de fourrure. Des bottes un peu trop grandes, un ceinturon bouclé au dernier trou. Dans ses mains, une lourde épée d’ancienne facture, à la poignée reliée de cuir. Un choc métallique résonna, et son épée lui fut arrachée des mains, virevoltant puis se cognant contre un mur de pierre. Une lame tout autre fut immédiatement pointée en direction de sa fine gorge.
     Celui qui la tenait était un homme massif et musclé, aussi simplement vêtu que son adversaire, le crâne rasé, les traits anguleux, le nez épais, les lèvres charnues. La demoiselle qui lui faisait face haletait, lui non.
     L’épée retomba, Penthésilée jura. Ulrich von Stromdorf, son adversaire, arborait un sourire qui se voulait avenant. Il abaissa son arme et observa tranquillement son adversaire reprendre son épée gisant au pied des remparts. A l’opposé de ceux-ci, le mur du donjon. Au dessus d’eux, un ciel de plomb. La demoiselle se remit en garde. Contrairement à la première fois, ce fut Ulrich qui attaqua.
     Elle esquiva un coup qui aurait broyé une buche en mille copeaux, interposa sa lame car un bras massif vint subitement en tâter le tranchant, visant la tête de la jeune femme. Elle recula de quelques pas, buta contre le mur du donjon, se baissa juste à temps pour éviter un coup de taille. Sa propre lame pointée vers l’aisselle du guerrier ne l’atteignit jamais, car ce dernier se déroba rapidement en arrière. Penthésilée haleta de plus belle, puis, poussant un grognement de colère, bondit à l’assaut.

     Depuis bientôt une semaine, une épuisante et terrible semaine, les choses étaient ainsi : elle affrontait Ulrich von Stromdorf, guerrier vampire résidant au Fort de Sang. « Vainc-moi une fois, » - lui dit-il, - « et je t’emmènerai où bon te semble. »
     Von Essen, son ravisseur, avait disparu presque le jour même de leur arrivée. Lorsque le carrosse atterrit dans un choc qui manqua de lui briser les essieux, ils se retrouvèrent encerclés par quelques cinq guerriers en armure, menaçants et prêts à écraser cette intrusion inattendue. « Paix ! » - eut alors dit son ennemi, - « Je viens traiter d’affaires avec vous. »
     Ses souvenirs de cette nuit étaient flous. Une frayeur incontrôlable la força à demeurer dans le carrosse, alors qu’à l’extérieur un vacarme épouvantable secouait ciel et terre.
     «  OUI j’use de magie ! » - crut-elle entendre alors. « OUI je sers le chaos, bien sûr ! Et l’Empereur, et le Roy de Bretonnie avec ! »
     Le bruit retomba brusquement. Etait-ce bien une voix féminine qu’elle avait entendue alors ? « Vous voyez, très cher, c’est comme ça qu’il faut parlementer ! Messieurs, je vous prie d’abord d’entendre mon cher et tendre, et seulement après lui taper dessus. » « Comment ça, ‘‘après’’ ? » - lui répondit la voix de son ennemi. Il y eut un rire, un rire féminin, oui, puis la conversation baissa d’un ton, et elle n’entendit rien.
     Lorsque plusieurs exclamations étonnées, masculines, résonnèrent, elle ne sut que penser, songea même à se donner la mort plutôt que de devenir l’esclave de quelques fous sans scrupules. Malheureusement, elle n’avait rien qui pût servir d’instrument de suicide et se résolut à attendre, et espérer. Peu de temps après, ou une éternité, la portière s’ouvrit et un individu de forte carrure l’invita à sortir, avant d’ordonner à quelqu’un de ramener des couvertures ou un manteau.
     Elle fut enfermée dans une chambre du donjon, sans feu, avec un lit qui tomba en lambeaux à peine elle l’eut essayé. Transie de froid, elle avait conscience que son évasion, si elle réussissait, la laisserait seule au beau milieu des montagnes, vers une mort aussi douloureuse que certaine. Blottie dans les quelques fourrures qu’elle reçut, elle y passa un temps incalculable, ressassant son passé et priant la Dame pour son avenir.
     La nuit suivante, elle se vit proposer l’habit qu’elle portait à présent. Ulrich von Stromdorf lui dévoila qu’ils étaient seuls au castel, que lui et ses compagnons avaient tiré au dé celui qui resterait avec elle, et que le destin farceur l’avait choisi. Tous les autres étaient partis annoncer « le tournoi du Fort de Sang ».


***


     L’armée bretonnienne quitta l’abbaye pour ce qui devait être le dernier jour de sa traversée. Bien que repus et reposés, les chevaliers ressentaient une gêne tenace, la gêne de ceux qui font face non pas à un visible ennemi, mais à une menace voilée, inconnue et perfide. Certains, comme Silvère, n’y voyaient que l’odieuse tactique favorite des morts : la peur et le piège.
     La prophétesse du Graal fut une nouvelle fois louée pour un prodige qui raffermit la foi des hommes : là où son palefroi passait, des fleurs des champs poussaient, fraiches et vivaces.
     Un corbeau survola l’armée en poussant son cri rauque, que certains jugèrent railleur. A ce moment là, dans la brume matinale mourante, l’avant-garde des nobles sires aperçut au loin quelques étranges cavaliers. Silvère suggéra une halte, le sire de Gransette et le duc de Parravon l’ordonnèrent et, peu à peu, la cohue du fer de lance s’évanouit. Les nobles généraux de l’armée se dévisagèrent.
     - Ce sont des chevaliers, leurs armures en attestent, - constata le duc.
     Le sire de Gransette, fronçant les sourcils, ressemblait de plus en plus à un trébuchet prêt à tirer.
     - Je ne crois pas au fruit du hasard, - avança le sire de Castagne.
     - Ce sont des messagers ! – s’exclama soudain le vieux seigneur de Tharravil. – J’en donne ma dextre à couper.
     Comme pour confirmer ses propos, l’un des cavaliers déploya une sorte d’étendard, dont la blancheur attestait d’attentions pacifiques. Le duc, toutefois, devait avoir pour don une vision exceptionnelle.
     - Ce sont des criminels de la pire espèce, indignes du titre de chevalier, - trancha-t-il.
     Les nobles sires le questionnèrent du regard et furent fort surpris de le trouver en peine de parler. Le visage cramoisi et indigné au plus haut point, le seigneur de Parravon finit par marmonner :
     - Cette bannière de pourparlers, c’est une robe, - les chevaliers eurent tous un rictus courroucé, - une robe de femme.

     Poussant un cri de guerre à faire trembler les montagnes, le sire de Gransette se rua à la charge. Ses compagnons, stupéfaits, entendirent un tumulte dans leurs rangs. Bien des montures se cabrèrent, comme attirées par cet assaut tonitruant. Le désordre s’ensuivit, car alors que le sire de Tharravil et le duc s’époumonaient à retenir les troupes, les dix chevaliers du seigneur de Gransette chargèrent à leur tour, prêtant main forte à leur suzerain. Silvère fut  indécis, quand subitement il aperçut une tache blanche dépasser les troupes et fondre à la poursuite des impétueux. Il vit aussi les cavaliers relever le défi et galoper à leur rencontre…
     Comme un seul homme, presque tous freinèrent leurs montures, laissant leur « porte-étendard » charger au devant de sa propre ruine. Il y eut un craquement étouffé par la distance, puis un râle déchirant.

     Le sire de Gransette ôta maladroitement la robe abimée de la grossière hampe qui la retenait. Ses chevaliers l’entouraient, et à quelques pas plus loin gisait la masse inerte de leur ennemi. Quatre pointes brisées dépassaient de sa poitrine.  
     - Sire Parsifal ! – l’intéressé se désigna. – M’emportez ça là-bas ! – le colossal seigneur désigna l’armée non loin, puis remit au chevalier le précieux vêtement. – Les autres avec moi !
     - Noble sire !
     Il se retourna, surpris d’entendre une voix féminine. Dame Gaea de Grunere se tenait non loin de lui, montée sur son étalon blanc.
     - Noble sire, - dit-elle, - ayez le courage de combattre l’ennemi avec ses propres armes, usez de ruse et de malignité ! La vie de votre sœur en dépend.

     - Elle a raison !
     A deux-cents pas de la prophétesse, l’un des quelques chevaliers vêtus d’éclatantes armures rouges criait de loin.
     - Le sire Louis était une sombre buse, et il l’a bien payé ! – reprit-il. – Souffrez d’entendre nos paroles, et votre dame vous sera peut-être rendue.
     Le sire de Gransette fut alors rejoint par les seigneurs de Tharravil, de Parravon et par le sire de Castagne. Accompagnés par Dame Gaea, ils approchèrent prudemment leurs ennemis. Ceux-là ôtèrent leurs heaumes, se présentèrent. Les nobles sires s’étonnèrent d’entendre autant de noms bretonniens que de noms étrangers. Par un accord tacite, le sage Clovis de Tharravil prit la parole au nom de tous.
     - Vous savez qui nous sommes et pourquoi nous sommes céans. Que voulez-vous ?
     - Un tournoi.
     Les nobles sires se dévisagèrent, incrédules. Le vieux seigneur choisit de garder le calme.
     - Et quel tournoi ?
     - Une joute chevaleresque.
     Clovis de Tharravil durcit le ton :
     - Nous voulons seulement récupérer dame Penthésilée de Gransette saine et sauve.
     - Elle sera le prix du vainqueur –
     - MALANDRINS !!! – mugit le sire de Gransette en dégainant son épée.
     Le chevalier vampire qui lui faisait face imita immédiatement son geste.
     - S'il doit en être ainsi, faites vos adieux à votre sœur ! – asséna-t-il impitoyablement.
     De toutes parts, les compagnons du colossal sire l’implorèrent de tempérer sa colère, ce qu’il ne résolut à faire qu’à grand peine. Contre l’attente commune, ce fut le duc de Parravon qui reprit les pourparlers :
     - Alors ce qu’il vous sied, c’est une joute chevaleresque ? Une joute ouverte à votre engeance ?
     Le chevalier vampire acquiesça du chef.
     - Dans ce cas, - avança subitement le duc, - si le vainqueur est un bretonnien, il remportera aussi le Fort de Sang !
     Tous se turent de stupéfaction face à ce marchandage. Après une visible hésitation, l’ennemi sembla retrouver ses esprits. Ils acceptèrent, à condition que si les bretonniens se voyaient refuser la victoire, alors ils céderaient le castel Sanglac, respectable bastion qui surveillait alors le col reliant Parravon à l’Empire. A cette proposition, le duc devint blême, puis afficha un impensable sourire assuré. En lieu et place d’une hâtive retraite, il accepta le marché, mais refusa en revanche de serrer la main tendue que lui proposait le vampire. Ce dernier leur annonça alors le lieu du tournoi : Frugelhofen, misérable hameau impérial en terre bretonnienne, oublié de tous et la merci du Fort de Sang depuis des générations. Les nobles sires s’étonnèrent d’en apprendre l’existence.  
     - Le sire d’Essen ! – s’insurgea subitement Silvère de Castagne. – Où est-il ? Participera-t-il ?
     - Cette fouine visqueuse ? – les chevaliers rouges se dévisagèrent, dédaigneux, - Il est parti vers l’est, en Sylvanie, qu’il a dit. Avec la promesse de revenir…
     - Je propose un dernier marché. Le vainqueur décidera de son sort à lui aussi.
     Après un court silence, les vampires semblèrent amusés par la proposition, et donnèrent leur accord.


***


Dernier Jour des Semis Printaniers,
An de Grâce 1547 après le couronnement de Gilles le Breton
Cité de Parravon, région de Parravon.


     Missive adressée à son Illustre Majesté le Roy Louen Léoncœur, Souverain du Royaume de Bretonnie, duc de Couronne, à la cité de Couronne.


     Sire,

     Le devoir et l’honneur m’obligent à vous faire part de ces faits d’une gravité et d’une importance certaine. Je fais connaitre à Votre Majesté que par l’entremise de son loyal serviteur, une occasion propice à l’extermination, sinon l’affaiblissement de l’engeance vampiricque et squeletticque, aura lieu dans un mois dans le noble fief de Parravon, auprès des Montagnes de l’Est. Dans un mois, cette vile engeance sera réunie en un seul lieu, guère loin de la Maisontaal, et Votre Majesté n’est pas sans connaître qu’un nid de vipères est plus vulnérable que mille vipères en liberté. Je tiendrai mes troupes prêtes à agir, Sire, et espère que Votre Majesté n’abandonnera pas son loyal serviteur dans cette juste et âpre purge, qui je le crois, aura besoin d’autant de lances que Votre Majesté pourra octroyer pour cette noble cause.
     Je supplie Votre Majesté de faire œuvre de prudence et de silence, car l’ennemi a des oreilles partout, et une vipère avertie saura faire fuir toutes les autres devant la menace de votre juste et souverain courroux.

     Votre Majesté doit savoir qu’il s’agira d’une joute comme Votre Royaume n’en a jamais connu, une joute où l’engeance vampiricque affrontera nos meilleurs chevaliers, et de cette joute dépendra le salut d’une infortunée noble demoiselle, Penthésilée de la Bath de Gransette de Baisebaule, retenue en otage par nos infâmes ennemis. Je conjure votre Majesté de ne poinct attaquer avant quelque nouvelle de sa libération, qui surviendra, si la Dame le veut, soit par la victoire d’un de nos chevaliers, soit par l’entreprise d’un habile sujet de Votre Royaume, que j’ai chargé de retrouver l’otage et l’arracher aux griffes des démons qui la retiennent prisonnière.
     Je jure sur mon honneur et par la Dame du Lac d’avoir agi dans l’intérêt de Votre Majesté et de Son Royaume, et attends humblement Votre Royal Jugement sur mes actions.

                             Votre loyal et dévoué serviteur,

                                     Baudoin de Merceaux-Desclous de Chambonnay de Lesevre d’Emilion de Vingtiennes de Grunere de Vettard de Clemenceau, duc de Parravon.            
 






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Von Essen
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MessageSujet: Re: La quête des morts   Dim 21 Aoû 2016 - 13:12


     Oyez oyez !  cheers
     Le Tournoi du Fort de Sang a bien eu lieu ! Avant de lire ce qui va suivre, car vous ne voulez pas connaitre la fin tout de suite, lisez cette folle histoire d'affrontements en lice en suivant l'un des liens suivants :
http://whcv.forumactif.com/t6285-combats-et-intrigues-du-tournoi-du-fort-de-sang
http://labretonnie.forumactif.com/t7355-le-tournoi-du-fort-de-sang




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MessageSujet: Re: La quête des morts   Aujourd'hui à 0:23

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