Le Royaume de Bretonnie
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 [Texte] La redemption de Sir Beren

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Hélène.S. de Grisemerie
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MessageSujet: [Texte] La redemption de Sir Beren   Mer 14 Juil 2010 - 20:11

Comme je suis de retour, j'en profite pour vous présenter l'un de mes textes, plus ou moins ancien, qui se déroule dans le royaume de Bretonnie. En espérant que vous apprécierez Smile
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Hélène.S. de Grisemerie
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MessageSujet: Re: [Texte] La redemption de Sir Beren   Mer 14 Juil 2010 - 20:17

1. Le chevalier ermite

Il était enchaîné, cloué au sol. Il hurlait qu’on le libère, mais en vain, personne ne l’entendait. Puis il ouvrit les yeux. Il n’avait plus de chaînes, mais il ressentait encore leur poids. La montagne était silencieuse, les oiseaux ne chantaient pas, et les étoiles illuminaient le ciel. Les deux lunes brillaient d’un éclat violet macabre, promesse d’une catastrophe à venir.
La réalité eut l’effet d’un coup de poing, et l’écho de sa voix résonna longuement entre les pics glaciaux des sœurs grises. Beren sanglota un bon moment, l’illusion de ses fers le poursuivant même après son réveil.
Ces fers n’avaient jamais existé. Le chevalier qu’il était jadis les avait créées. Une illusion née de son propre désespoir, de sa haine et de son dégout
La raison ? Une femme bien sûr, la seule, l’unique. A moins que…non, tout commença bien plus tôt, dès l’enfance…
Ses géniteurs étaient beaux, blonds et avaient les yeux bleus, ils ne se reconnaissaient tout simplement pas dans ce gros garçon aux cheveux carotte, et au visage plein de tâches de rousseur. Ils l’avaient détesté, dès le début, et son enfance avait été un calvaire. Peut-être était-ce la raison de ses chaînes ?
Quant à la femme, il l’avait rencontré bien après l’adolescence. Il était alors chevalier, et son honneur avait été son trésor le plus précieux. Tant d’années à supporter l’indifférence et le mépris lui avaient forgé un cœur de pierre, une armure intérieure que personne ne pouvait, ni n’osait, espérer transpercer. Il ne vivait que pour la guerre, et guerroyait sans arrêt. Le Duc avait été impressionné par sa bravoure au combat, lui qui n’était qu’un vulgaire chevalier déshérité par les siens à la faveur d’un jeune frère plus parfait que lui.
L’honneur était sa vie, jusqu’à qu’il rencontre Alizebeth d’Aquitanie, fille du Duc Armand, son suzerain. Une très belle jeune femme certes, mais en général Beren se souciait peu de l’apparence de ses interlocuteurs. Pour elle, il allait faire une exception. La première d’une longue suite d’erreurs dont il était incapable de faire la liste complète, tant elles s’amoncelaient dans son esprit.
Dire qu’elle était belle était un euphémisme, car en réalité elle était magnifique. Elle avait un visage d’ange, toujours recouvert d’un soupçon de coquetterie féminine qui mettait ses joues, ses lèvres et ses paupières en valeur. Sa longue chevelure d’un noir de jais était toujours masquée d’un chapeau ou d’un voile, comme le voulait la coutume en Bretonnie. Cependant, il l’avait déjà surprise la tête nue à son insu, et ainsi il avait pu admirer sa chevelure flottant dans le vent d’Aquitanie. Et toujours bien habillée des plus belles robes, comme il sied à une dame de son rang. Ses détracteurs la disaient trop maigre, trop pâle. Beren les faisait taire à la pointe de son épée, lors de duels épiques, et à chaque fois l’honneur de son élue était sauf.
Lui, l’homme droit et intègre, au bras puissant, celui que tout le monde exécraient tout en le craignant, le justicier au cœur de pierre. Cet homme là aimait de la plus pure des passions, d’un amour qui ne pouvait en aucun cas être récompensé.
Et voilà ou cela l’avait mené : l’exil. Volontaire certes, mais l’exil tout de même. Une vie d’ermite, faîte d’abstinences et de jeûn. Avec aux pieds des chaînes plus dures que l’acier qu’il traînait derrière lui, et qui l’enserraient jusqu’à l’empêcher de respirer. Mais pourquoi…pourquoi s’infliger un tel châtiment ? Pas par fanatisme, ça non. Certes il honorait la Dame du lac, comme tous les chevaliers bretonniens, même si cette dernière l’avait abandonné depuis longtemps, à moins qu’elle n’ait jamais veillé sur lui. Mais sa dévotion n’entrait pas en ligne de compte, loin de là.
C’était sa propre lâcheté qui l’avait fait fuir.
Alizebeth, sa belle dame au cœur d’ange, la seule femme à lui avoir accordé de l’intention dans toute sa vie, la seule. Son amour, son élue, sa princesse, son éternel regret, il ne lui avait jamais avoué la vérité, il n’avait jamais libéré son cœur de sa douleur, il avait été lâche, et aujourd’hui il en payait le prix.
Beren se leva. L’aube illuminait sa montagne, et pour l’instant, il en avait assez de ressasser le passé. Alizebeth hantait peut-être ses nuits, mais le jour, il était maître de son esprit. Et penser à elle était un frein. Aussi retira-t-il sa tunique bleu et jaune délavée par les années et entra-t-il dans les eaux glacées d’un torrent qui s’écoulait entre les rochers depuis les sommets, non loin de son couchage. Il se frotta le corps avec des feuilles de menthe récoltées plus bas, dans les vertes vallées du Gisoreux, et séchées entre les pages d’un vieux grimoire.
Une fois décrassé, il se rhabilla et retourna à son petit campement de fortune, qui n’avait pas bougé en sept ans de quasi-solitude. Il rangea les maigres affaires qui lui restait, et au bout d’un moment, son regard se posa sur sa vieille épée. Elle gisait contre un rocher, dans un fourreau de cuir usé par le temps qui ne lui faisait pas vraiment honneur. L’arme lui avait été offerte par son suzerain, le Duc Armand, en récompense de sa loyauté à toute épreuve lors de l’insurrection du culte de l’Oeil Aveugle. Durant cette crise une bonne part des proches du Duc avaient trahi et avait tenté de l’assassiner en pleine réception au château d’Aquitanie. Sans Beren, le noble chevalier du Graal aurait péri, ainsi que sa fille Alizebeth et que sa femme Aliénor.
Ses yeux verts se fermèrent, et en empoignant la poignée de l’épée, le souvenir de terribles guerres lui revinrent en mémoire, des souvenirs ensanglantés. Il dégaina l’épée et tenta quelques mouvements dans le vide, mais l’arme était devenue trop lourde pour ses frêles bras. Il avait trop longtemps vécu d’abstinence, et sa force légendaire l’avait abandonnée. Décu, il rengaina sa lame et la déposa au pied de son couchage. Une arme de chevalier, pensa-t-il, pas une arme d’ermite.
Beren s’empara finalement de son bâton en hêtre, et après avoir prit une profonde inspiration, il partit en quête de quelques racines à grignoter…
La nuit suivante, l’ermite rêva d’une toute autre personne…

Il se trouvait dans une magnifique clairière au sol moussu, en plein cœur d’une forêt profonde et silencieuse. Un lac s’étendait sur une grande partie des lieux, et la lueur des étoiles illuminait la scène d’un halo argenté.
Beren sentit un poids sur ses épaules. Il leva les mains, et à la lueur de la lune, il distingua les gantelets de plate qui protégeaient ses avant-bras. Puis en se regardant de plus près, il se rendit compte que son corps, hormis sa tête, était entièrement recouvert d’une armure de métal. Un métal qui brillait sous les rayons des étoiles. De l’argent…
Puis une voix se distingua dans le silence angoissant de cette forêt endormie. D’abord faible, la voix gagna progressivement en intensité, jusqu’à ce que l’ermite puisse distinguer un mot. Beren, appelait la voix. Beren… Beren… Beren…
Alors ce dernier se sentit attiré par les eaux miroitantes, comme soudainement hypnotisé par cet appel lointain. Dans le rêve, l’armure ne pesait rien, il ne la sentait même pas. C’est avec facilité qu’il déjoua les pièges des racines venant puiser leur vie dans les eaux argentées, et il progressa rapidement jusqu’aux berges du lac. Son reflet se détacha clairement dans les eaux, comme s’il se retrouvait devant un miroir. Ce qu’il y vit le désola.
Le bas de son visage était recouvert d’une barbe rousse et hirsute qui descendait jusqu’au milieu de sa cuirasse, et une longue chevelure descendait dans son dos de façon désordonnée, parachevant l’apparence du mendiant. Mais son visage était le pire, car creusé et maladif. Il n’avait plus que la peau sur les os.
Puis brutalement, son reflet se transforma, et il se retrouva devant son lui de jadis. Les traits fins de sa jeunesse, les muscles saillant de son visage rasé de près et la lumière dans ses cheveux soyeux le firent détourner le regard. Cet homme là n’existait plus, il était mort depuis des années, depuis que son cœur avait été brisé.
- Voici ce que tu as été, ce que tu es toujours, et ce que tu seras à jamais, fit une voix sortie de nulle-part.
Une légère brise se leva sur la clairière, caressant avec bienveillance le visage de l’ancien chevalier. Puis des ondes vinrent doucement troubler les eaux du lac, jusque là paisible et parfaitement immobile. Les ondes augmentèrent, jusqu’à ce que enfin, en plein centre du lac argenté, une forme émerge du lac dans un jaillissement de lumière. Alors Beren tomba à genoux, car en son cœur il savait « qui » venait d’apparaître devant lui, et grande fut sa honte de se présenter ainsi devant Elle. Si grande qu’il baissa les yeux comme un vulgaire paysan, tout courage envolé de son cœur.
- Redevient cet homme, Beren de Florentine…
Des larmes coulèrent sur les joues de l’ermite, des larmes qu’essuyèrent des mains douces et chaudes. Cette chaleur se déversa en lui, et quand il releva la tête, il se retrouva face à un visage d’une beauté sans pareil, une beauté que seul un rêve pouvait créé. Voyait-il le visage d’Alizebeth dans celui de sa déesse ? Pendant un instant il le crut, mais il vit la chevelure blonde qui se déversait sur les épaules de la belle dame et le voile lilial déposé sur sa tête, alors il sut.
- Dame du Lac…je suis indigne… de vous, parvînt-il à soupirer.
- Non Beren, non, répondit la déesse sans même bouger ses lèvres délicates. Redevient cet homme, redevient le et trouve-moi. Trouve-moi, Beren de Florentine, chevalier servant d’Aquitanie !
- Mais comment ?!
Le rêve s’estompa subitement, dans un grand tourbillon de lumière et de formes. Mais alors qu’il revenait à la réalité et qu’il ouvrait les yeux après une longue nuit de sommeil, la voix de la déesse résonna à nouveau dans sa tête.
- Va au croisement des deux royaumes, là où la terre s’ouvre à travers les hauts pics à la toison glacée. En cet endroit, ta quête commencera…
Il lui fallut plusieurs heures pour méditer sur les paroles de sa déesse, mais bien que Beren doutait désormais de ses capacités, la vision avait été extrêmement claire. Pour se racheter, il devait partir en quête du graal, le saint calice révéré par tous les chevaliers de Bretonnie.
Mais pouvait-il encore espérer redevenir un chevalier digne de ce nom après tant d’années passées seul dans ces montagnes aux plateaux difficiles d’accès ? Faute de nourriture décente, ses forces l’avaient abandonné, et son bras était incapable de manier son épée, tandis que son armure avait été revendue et son cheval rendu à la liberté.
Une journée passa, puis une autre, et une autre.
A l’aube du quatrième jour, il rassembla ses pensées, ses souvenirs et ses espoirs. Il portait une veste en cuir de daim rapiécée comme seule armure, et il avait accroché l’épée de son suzerain dans son dos, à l’aide d’une bandoulière qui avait survécu à ses errances. Son vieux sac de voyage à l’épaule, il se tourna vers le soleil levant, dégaina son épée et s’agenouilla face à l’astre de lumière. Puis, à haute voix pour tous et toutes puissent l’entendre aux alentours, pour que tous sachent que l’ermite de la montagne devenait aujourd’hui ce qu’il aurait toujours dû être, il déclama non sans émotion le serment de la quête :
Je dépose ma lance, symbole de devoir, je quitte mes bien-aimés,
Je me départis de toute chose hormis des outils de ma quête,
Aucun obstacle ne me retiendra, aucun appel à l’aide ne m’échappera.
La lune ne me surprendra jamais deux fois en un même lieu,
Je me donne, cœur, corps et âme à la Dame que je cherche…


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Hélène.S. de Grisemerie
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MessageSujet: Re: [Texte] La redemption de Sir Beren   Mer 14 Juil 2010 - 20:25

2. Le chevalier ermite

Au nord de la malveillante forêt d’Arden, à la frontière des Duchés de Gisoreux et de Couronne, des volutes de fumée noires et épaisses s’échappaient vers le ciel orageux de cette fin d’après-midi. Le village se situait à plusieurs kilomètres des premiers arbres de ces bois maudits. Et pourtant…
Les maisons de chaux brûlaient par dizaines, le bois se calcinait rapidement. Mais le feu des masures ne pouvaient ainsi obscurcir le ciel de Bretonnie, et à mesure que Beren avançait au travers du village en ruine, il se prit à penser que les villageois n’avaient put disparaître sans laisser de trace. Les paysans étaient de piètres guerriers, voir même les pires au monde, s’il y avait eu un combat, les corps parsèmeraient les ruelles boueuses dans des mares de sang. Peut-être avaient-ils fui leur lieu de vie et mit le feu à leurs maisons, bien que dans ce cas la raison échappait au chevalier ermite.
Mais pourquoi ne pas avoir emmener leurs réserves de grain qui stagnaient dans les silos un peu plus loin ?
Sa macabre découverte confirma son intuition première.
Au centre du village, entassés comme des sacs de viande avariés, les corps des hommes, des femmes et des enfants brûlaient comme des torches sur un gigantesque lit de flammes. Certains corps étaient empalés sur de grossiers pics en bois, et beaucoup étaient mutilés d’atroces manières.
Beren enveloppa son visage derrière un foulard sorti de son sac, l’odeur de chair brûlée qui s’échappait du charnier était trop épouvantable, même pour lui. Ses yeux pleurèrent de colère, et dans un dernier regard pour les malheureux, il se détourna de la scène et continua son chemin vers le sud, priant pour que leurs âmes rejoignent les domaines de Shallya au plus vite.
Alors qu’il s’apprêtait à dépasser la dernière maison du village, un sorte de crissement différent du crépitement des braises attira son attention. Tournant la tête vers la source de ce nouveau bruit il se retrouva face aux ruines d’une chapelle de Shallya. Le toit s’était effondré, et les pierres étaient roussies par le feu, mais dans l’ensemble l’édifice avait tenu bon. Et il y avait toujours cette espèce de cri de détresse. Il fit quelques pas supplémentaires vers la chapelle, la main posée sur la poignée de son épée, et cette fois il distingua clairement les mots étouffés par les débris.
- A l’aide !
Un appel de détresse ! Quelqu’un avait donc survécu ? Beren se précipita vers la chapelle et commença à déblayer l’entrée. A présent il distinguait parfaitement la voix, et il travailla de plus belle, usant ses maigres forces à la tâche. Une fois entré, il chercha la source de l’appel et trouva une vieille trappe coincée par un pilier écroulé. Il sentit son dos gémir quand il déplaça l’imposant morceau de pierre sculptée, mais enfin la trappe était dégagée. Sans hésitation, Beren l’ouvrit, et la lumière qui traversait le toit écroulé lui illumina le chemin dans l’escalier qui descendait dans une cave minuscule creusée à même la terre.
Là, il trouva une petite fille recroquevillée sur elle-même contre le mur du fond, ses yeux bleus fous de terreur. Elle portait une robe brune et déchirée en plusieurs endroits, et comme ces semblables gueux elle était affreusement sale. Ses larmes formaient des sillons dans la crasse de ses joues, et ses cheveux noirs étaient aussi gras que possible. Beren lui donnait sept ou huit ans.
Quand le chevalier s’approcha d’elle, la petite se mit à hurler, elle enfouit son visage derrière ses mains et commença à sangloter.
- Allons, tu es sauve petite. N’aie pas peur, dit Beren d’un ton rassurant.
Mais la gamine avait sans doute vu trop d’horreurs pour son très jeune âge, et la vision d’un ermite sorti de nulle part, avec une tignasse et une barbe rousse de surcroît, la terrorisait.
- Je ne te ferais aucun mal, la Dame m’en soit témoin, continua-t-il en s’accroupissant près d’elle.
La petite tremblait toujours, mais elle leva timidement la tête vers l’homme à l’apparence effrayante. Ensuite, elle le fixa avec toute l’innocence de sa jeunesse.
- La...la Dame ? bredouilla-t-elle. Vous… vous… vous êtes… chevalier ?
- Certes, je le suis, bien que ma médiocre apparence n’en laisse rien paraître. Mon chemin m’a mené jusqu’en ce village ou je fus témoins du sort terrible des villageois, et j’allais continuer mon voyage jusqu’à ce que je t’ent…
La petite fille sauta au cou de l’ermite et l’enlaça de toutes ses forces. « Merci, répetait-elle inlassablement, merci…merci…Il pouvait sentir son petit cœur battre dans sa poitrine, et ses petites mains le serrait fort. Jamais personne ne lui avait témoigné tant d’attention, pas même sa bien-aimée Alizebeth, et certainement pas ses parents. Beren sentit une boule se former dans sa gorge. Il réprima un sanglot, puis avec grande émotion il rendit son étreinte à la rescapée. La première étreinte de toute sa vie.
Les secondes devinrent des minutes, et la fillette ne le relâchait plus. Sachant que la nuit approchait et le danger avec elle, Beren la repoussa doucement, pour se rendre compte qu’elle s’était évanouie. Alors c’est avec délicatesse qu’il la souleva - elle ne pesait rien - et il la porta à l’extérieur de l’édifice en ruine.
Dehors, le temps virait à l’orage, et les éclairs zébraient le ciel, tandis que leur grondement faisait trembler la terre. La petite dans ses bras, Beren s’éloigna à grandes foulées du village, sans jamais se retourner, sans s’arrêter, laissant le soin au ciel d’éteindre le feu et de nettoyer le sol de sa corruption…

Elle faisait des cauchemars, de terribles cauchemars. Dans ses songes, elle revoyait ses parents se faire embrocher comme de vulgaires saucisses, elle revoyait les gens avec qui elle avait vécu toute sa vie se faire éventrer, mutiler, démembrer et jeter dans les flammes de l’immense bûcher. Elle les entendait hurler, et elle hurlait avec eux. Elle les sentait brûler, et elle brûlait avec eux. Elle…
Elle se réveilla. Elle se réveilla dans les bras de quelqu’un, et elle pensa immédiatement à son papa.
- Papa ? appella-t-elle avec espoir.
- Désolé ma petite, je ne suis pas ton père, répondit une voix qu’elle ne connaissait pas.
La fillette rassembla ses souvenirs, et elle se rappela alors le grand bonhomme venu la récupérer dans son…trou. Elle se rendit compte qu’elle était sauvée, contre toute attente, elle avait survécu. Shallya soit louée, comme dirait sa maman. Mais elle ne connaissait pas le nom de son héros.
- Je suis Alice, fit-elle timidement. Et vous ?
- Beren, de Florentine. Enfin autrefois… Ah, voici un abri pour la nuit, dit-il en la reposant à terre. Suis-moi !
Sans se faire prier, Alice suivit son chevalier. La nuit était de plus en plus en proche, et avec ce ciel menaçant, elle ne voyait pas grand chose à travers les ténèbres naissantes. Que pouvait-il bien distinguer ?
Finalement, l’étrange couple tomba sur une cabane en rondins, isolée en plein milieu des plaines arables de Gisoreux. De l’extérieur, elle semblait vide, mais Beren lui intima de rester derrière-lui, et il dégaina son épée avant de frapper à la porte.
Silence.
Le chevalier ouvrit la porte de la bicoque et entra, disparaissant de la vue de la fillette. Alice attendit nerveusement son retour, son regard tournant de droite et de gauche avec terreur.
Ne me laissez pas, pensait-elle en son fort intérieur, ne me laissez pas toute seule !
Il ne revenait toujours pas, et Alice se prit à paniquer. Elle tremblait de façon incontrôlable, et comme la nuit tombait, elle commença à sangloter. La nuit, et la noirceur qui l’accompagnait, l’angoissait plus que tout.
Puis, alors que les larmes dégoulinaient sur ses joues délicates, la lueur d’une bougie l’éleva pour illuminer l’intérieur de la cabane. « Tu peux entrer ! Entendit-elle appeler, et sans se faire prier, elle fonça à l’abri, laissant l’obscurité derrière elle.
L’intérieur était pauvre, et il n’y avait qu’un seul lit, qui n’était en fait qu’un tapi de paille recouvert de couvertures. Il y avait aussi un chaudron à poignées, une vieille étagère branlante contenant des ustensiles de cuisine des plus basiques, ainsi qu’une chaise en osier. En bref, ce n’était qu’un vulgaire abri pour berger.
Beren se débarrassait de son sac quand il se tourna vers elle. A la lumière, il ressemblait plus à un ermite qu’à un chevalier. Sa longue barbe rousse descendait jusqu’à la poitrine et son vieux manteau traînait sur le sol, ne lui manquait plus que le bâton de la fonction. Et puis il était roux, la couleur du diable comme disait son papa. Pourtant cet homme là était des plus gentils, et il l’avait sauvé sans rien lui demander en échange. Qui était-elle pour le juger, elle qui ne connaissait rien et qui ne se lavait jamais, comme la plus idiote des vaches à lait ?
- Tu peux prendre le lit, je vais rester sur la chaise. Allons, va te coucher, fit-il en s’asseyant sur le siège, près de la bougie qu’il venait d’allumer.
Encore une fois, quel chevalier aurait-il troqué un lit contre une chaise pour une petite paysanne ? Son jeune visage ne cacha pas sa surprise. Il était si gentil, si… paternel. Peut-être plus que son papa. Mais pourquoi ?
- Merci… seigneur, répondit-elle en se courbant comme maman le lui avait appris.
Beren acquiesça, puis il posa son épée entre ses cuisses et ferma les yeux. Au bout de quelques secondes seulement, il s’endormit, et Alice comprit qu’il devait être complètement épuisé, n’avait-il pas marché toute la journée, déblayé une chapelle et sauvé une fillette ? Le héros méritait bien son repos. La dîtes fillette l’imita alors, et après s’être débarrassée de sa robe crasseuse, elle se glissa sous les couvertures et jusqu’à ce qu’elle s’endorme, elle ne quitta pas son chevalier des yeux…

Ces années de solitude l’avaient-elles changé à ce point ? Voilà la question qu’il se posait en regardant poindre le soleil derrière les montagnes de Bretonnie, les mains sur les hanches à e poser trente-six questions depuis son réveil. La petite paysanne qu’il avait sauvée d’une mort plus atroce que celle de ses parents dormait toujours, et d’un sommeil de plomb. Lui-même s’était endormi comme une souche, sans prendre la peine d’éteindre leur bougie ou de verrouiller la porte de l’intérieur.
Ce manque d’attention aurait pu les tuer tous les deux. Heureusement, ce n’était pas le cas, et Beren s’était juré de faire preuve de plus de rigueur dans les temps à venir. Il ne se trouvait plus sur sa montagne, loin du monde et de ses dangers. Ici, dans les magnifiques panoramas de Bretonnie, le mal rôdait comme jamais, caché à la vue e tous, mais furieusement présent. Arden n’était pas loin, et Beren soupçonnait ses habitants d’avoir raser le village d’Alice. Une importante horde d’homme-bêtes, ou bien pire encore…
Il entendit la porte grincer derrière-lui, et en se retournant, il aperçut la fille, toute petite et fluette, tenant sa robe crasseuse contre sa poitrine. Un miracle qu’elle ait pu survivre jusque là, car la vie des bretonniens était dure et injuste. Seul l’amour de ses parents lui avait permit d’atteindre cet âge, un amour qu’il lui avait été brutalement arraché, et de la pire des manières qu’il soit.
- Je suppose que tu dois avoir faim ? dit Beren à l’attention de la petite. Hélas je n’ai trouvé que quelques pommes et poires dans un verger abandonné, un peu plus loin. Tu pourras les prendre.
- Et…et vous ? demanda Alice d’une voix fatiguée.
- Moi, et bien disons que je suis habitué a jeûné…
Mais il me faudra reprendre bien vite des forces, si je veux survivre à ce qui m’attend…
- Mais avant cela, il y a une chose ou deux que je peux t’apprendre.
La première étant la toilette. Viens avec moi !
Il fit signe à Alice de le suivre et il se dirigea à l’arrière de la cabane. Il s’y trouvait un puits de pierre, chose étonnante dans un endroit aussi isolé, et Beren avait déjà tiré de l’eau à l’aide du sceau.
- Elle sera froide, je le crains. Approche-toi, que je vois s’il se cache bien une petite fille derrière toute cette crasse !
La fillette approcha, les joues rouges de honte, et le chevalier se mit à rire. Cela aussi, il l’avait oublié : le rire, une des choses les plus simple et les plus élémentaires de la vie.
- La propreté est probablement la seule vertu que m’a apprise ma mère, vois-tu ? Et c’est pourtant un acte extrêmement important de la vie quotidienne.
- Pourquoi ? demanda innocemment Alice.
- Et bien, en te nettoyant, tu purges ton corps de toute la crasse accumulée dans la journée.
Il prit une serviette et la plongea dans l’eau, avant de l’enrouler et de s’en servir comme éponge. Il commença par frotter le visage de la fillette, et immédiatement, sa peau redevînt aussi blanche qu’elle aurait du l’être.
- Et bien, qui pourrait croire qu’il y a une si jolie dame derrière tout ce noir ?
Beren se sentait si bien avec cette petite, s’en était presque inconcevable. Lui qui avait depuis toujours combattu au nom de l’honneur, et ensuite abandonné le monde pendant des années, avait-il, au plus profond de son être, refoulé ces sentiments qu’était à la fois l’amour, et l’amitié ? L’amour l’avait jadis amené au bord de la folie, et l’amitié n’était pour lui qu’un mythe. Mais quant n’était-il aujourd’hui ?
Perdu dans ses pensées, le chevalier se rendit compte en se réveillant qu’il avait presque terminé la toilette d’Alice, ne restaient que deux choses, les plus importantes selon lui. Il plongea la serviette dans l’eau, la rinça, puis la tendit à la petite.
- Voilà, il te reste l’entrejambe et la raie de tes petites fesses, tu dois les laver toi-même.
- Pourquoi ? demanda-t-elle à nouveau, un peu naïvement.
- Et bien ceci, dit-il en désignant son vagin encore imberbe, c’est ta vertu. Tu comprendras quand tu seras grande, mais sache que tu ne devras offrir ta vertu qu’à l’homme dont tu seras amoureuse, et uniquement si celui-ci ressent la même chose pour toi. Enfin bref, tu verras bien, c’est juste mon conseil.
- Et l’autre ?
- Ah, ça (il lui pinça la fesse droite en riant) cela dépendra de ce que tu en feras, mais mieux vaut prendre l’habitude de te nettoyer… en profondeur… Allez, je me tourne.

Et Beren lui tourna le dos. Il l’entendit frotter, et frotter, et frotter. Puis quand elle l’appela, il lui fit à nouveau face, et la beauté encore sauvage de la petite lui fit l’effet d’une claque en pleine joue. Tu en crèveras des cœurs, se dit-il alors, car en cela vous êtes toutes très douées. En repensant à Alizebeth, il se rendit compte qu’elle aussi avait les cheveux noirs, un visage d’ange, et les yeux bleus…
- Et l’autre leçon, qu’est-ce que c’est ?
- Nous verrons cela en tant voulu. Pour l’instant, habille-toi, et en route. Nous avons du chemin jusqu’à Gisoreux…

Les jours passèrent, l’un après l’autre sans jamais se ressembler, puis ce furent les semaines, et bientôt un mois s’était écoulé depuis son sauvetage. Alice avait oublié petit à petit les horreurs qu’elle avait vécues dans son village, la perte de ses parents s’effaçant doucement de ses souvenirs.
Les chemins de Bretonnie étaient dangereux, et traverser le pays de Gisoreux seul et à pied n’était que pure folie. Pourtant, en la compagnie de Beren, la fillette se sentait en sécurité, bien plus d’ailleurs qu’à n’importe quelle période de sa jeune vie. Ils rencontrèrent peu de voyageurs, et les villageois des bourgades qu’ils traversaient leur faisaient toujours un très mauvais accueil. Alors ils passaient leur chemin, et s’abritaient sous un arbre pour la nuit, ne se nourrissant que de racines et de fruits. L’obscurité la terrorisait, et elle ne parvenait à s’endormir qu’en se blottissant dans les bras de son chevalier.
Il était si bon avec elle, si bienveillant. Il aurait pu l’abandonner à son sort, seule et sans le sou, à mourir de faim. Mais non, Beren l’avait prise sous son aile, sans rien demander d’autre que son sourire. Et doucement, mais sûrement, leur amitié muait en autre chose, un sentiment que sa jeunesse ne parvenait pas encore à définir.
Elle ne lui demandait jamais pourquoi il faisait cela, mais une chose était claire. Elle ne voulait plus jamais être séparée de son chevalier.
- Il y a un fief d’importance à quelques lieues, Montecannes je crois, fit Beren alors qu’ils campaient aux pieds des montagnes grises. Dans mes souvenirs, le Baron était un valeureux guerrier et fameux chevalier du graal, peut-être nous aidera-t-il ?
La nuit approchait, et Alice observait nerveusement le soleil rougeoyer, comme agonisant une dernière fois avant de disparaître. Bientôt, il allait laisser place à la nuit, et l’angoisse lui nouait déjà les tripes.
- Un chevalier du graal… J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce terme, répondit-elle à son ami. C’est ce que tu veux devenir ?
- Je suis à la recherche de la Dame du Lac, c’est tout ce que je sais. Suis-je digne de devenir l’un de ses champions ? C’est une question que je me pose encore aujourd’hui…
Pourquoi doutait-il de sa valeur, Alice ne pouvais pas comprendre. Mais en voyant le regard de Beren se perdre dans le vague, elle comprit instinctivement qu’il souffrait. Même s’il ne pleurait pas comme elle, quand elle avait eut très peur seule dans son trou, elle sentait que lui aussi était passé par bien des épreuves.
Lorsque le soleil s’éteignit enfin, la fillette s’approcha du chevalier comme à son habitude. Mais plutôt que de se laisser consoler, c’est elle qui l’étreignit, de toutes ses forces, de toute son âme. Puis, elle ferma doucement ses yeux bleus avec pour dernière vision le visage rude de Beren qui observait silencieusement la plaine.
Elle fit un rêve agréable. Dans ce rêve, Alice était une magnifique princesse à la chevelure étincelante. Sa robe d’or et de ciel flottait dans la brise marine, et elle gambadait au bord des falaises verdoyantes et fleuries. Puis emportée dans son élan, elle trébucha, et se fut la chute. En un instant, elle vit sa vie défiler devant elle, persuadée que d’ici peu elle allait s’écraser sur les rochers.
Mais une main la rattrapa par le poignet et la tira avec une facilité déconcertante, jusqu’à ce qu’elle soit hors de danger. L’étranger la prit dans ses bras, et en levant les yeux, elle se rendit compte qu’elle connaissait ce visage. Ses cheveux étaient coupés et sa barbe taillée, mais elle le reconnut. Elle se surprit à rougir, car il était très beau, et son armure brillait de mille éclats sous les rayons du soleil. « Je t’aime Beren, souffla-t-elle en se blottissant dans ses bras.
C’était un très beau rêve, mais le réveil allait être rude…
En ouvrant les yeux, Alice se rendit compte qu’il faisait toujours nuit. Les étoiles brillaient dans le ciel, et la lune illuminait suffisamment les plaines pour distinguer les arbres solitaires qui parsemaient la région. Leurs branches se mouvaient lentement sous la brise comme les bras de vieux spectres sortis d’un cauchemar, et le vent poussait un hurlement des plus sinistres.
Quand elle tenta de bouger, la fillette sentit une main se poser fermement sur sa bouche, une main dont la poigne l’empêchait de bouger et de prononcer le moindre mot. Elle leva les yeux et aperçut le visage de Beren, suffisamment proche du sien pour qu’elle sente sa barbe lui gratter la peau, et tellement tendu qu’elle comprit qu’un danger les guettait.
Les yeux du chevalier se plissèrent, comme à l’affût de quelque chose dans le noir, le noir qu’elle détestait tant et qui l’effrayait. Elle se blottit de plus belle contre son ami, cherchant comme lui la source de son inquiétude.
Un beuglement sauvage et inhumain s’éleva soudain du silence, et Alice sursauta. Beren, lui, restait concentré, son regard fixant un point précis. Pourtant, elle avait beau suivre son regard, elle ne distinguait rien d’autre que le néant.
- Ne bouge surtout pas, et ne fait aucun bruit, quoi qu’il arrive, lui murmura au creux de l’oreille Beren.
Alice sentit l’étreinte de son ami s’estomper, puis il la fit glisser derrière-lui tout en se levant dans un silence presque surnaturel. Pendant un instant, le silence devînt si oppressant qu’elle dut réprimer un gémissement, tant la terreur la tiraillait à nouveau. Elle se recroquevilla, et de très longues minutes passèrent, des minutes qui lui semblait durer des heures.
Puis, alors qu’elle sentait les larmes lui piquer les yeux et que les sanglots la faisaient hoqueter, son regard fut attiré par une forme dans le lointain qui se détachait dans la clarté de la lune. C’était une forme humaine, très mince, et dont la longue chevelure flottait dans le vent.
Beren…
Le chevalier s’était éloigné d’elle si discrètement qu’elle ne l’avait même pas entendue bouger, mais pourquoi révéler sa position alors qu’il semblait avoir l’avantage ?
La réponse arriva rapidement. Le chevalier ermite tira son épée de son fourreau et la leva vers le ciel dans un air de défi.
- Approche, maudite bête !! Approche et vient mourir de la main d’un chevalier de Bretonnie !!
Un beuglement long et guttural répondit à la provocation, si proche qu’Alice s’immobilisa de peur d’être découverte. Puis la terre trembla sous les pas de la créature, de plus en plus vite à mesure qu’elle accélérait pour charger le chevalier. La fillette tomba sur les genoux, le souffle coupé quand elle vit la silhouette du monstre qui les avaient prit en chasse.
Il était énorme, deux fois la taille de Beren, en hauteur comme en largeur, avec d’immenses cornes qui partaient en vrille depuis sa tête. Ses bras musculeux maniait une hache de trois fois la taille d’un homme qu’il fit tourner au-dessus de sa tête en chargeant le chevalier.
Le premier coup partit de flanc, avec la force de couper l’humain en deux. Alice hurla. Elle avait peur, mais plus du noir. La fillette avait peur de voir périr son protecteur de la même manière que ses parents, qui étaient morts pour la protéger, lors de l’assaut des monstres sur son village un mois plutôt.
Mais Beren n’était pas ses parents…
Le combat se déroula si vite, ses gestes étaient si fluides, Alice n’en perdit pas une miette. Les coups de boutoir du monstre pleuvaient en tous sens, mais malgré ses beuglements de rage, aucun coup ne faisait mouche. Le chevalier était trop vif, et il compensait son manque de force physique par sa ruse et sa science du combat. Il sautait, plongeait et esquivait comme un véritable félin. Puis, quand la bête épuisée fit l’erreur de planter sa hache dans le sol, ce fut à Beren d’hurler, car s’aidant de son cri de rage, il utilisa ses deux mains pour planter son épée dans la gorge du monstre. La lame le traversa de part en part, et les beuglements cessèrent immédiatement. Ses forces l’abandonnant, elle s’écroula sur le flanc, pour ne jamais se relever.
La bête morte, Alice reprit courage et elle se précipita dans les bras de Beren en sanglotant de plus belle. Son ami avait risqué sa vie, il aurait pu mourir à chaque instant, mais il était toujours là. Le chevalier la rassura par des mots doux, et sa voix eut l’effet d’une berceuse. Elle se calma peu à peu, la tension qu’elle avait accumulée durant le combat s’évaporant comme la fumée d’une bougie.
- Il faut partir tout de suite, dit Beren quand elle s’arrêta de sangloter, car d’autres auront entendu les cris de celle-ci.
- Nous allons marcher de nuit ? Mais comment on va faire pour se guider dans le noir ? J’ai peur moi dans le noir…
- Ne t’inquiète de rien, je peux m’aider des étoiles pour suivre mon chemin. Nous serons rapidement hors de danger, je te le promets. Maintenant en route !

Ils étaient repartis, et le soleil les accompagnait. Lui, un chevalier sur le retour aux allures de vagabond, aux côtés d’une fillette habillée comme une mendiante et affamée, bien qu’elle ne s’en plaignait pas. Quel drôle de chevalier il faisait néanmoins, sans cheval et avec une gamine trop faible pour survivre seule dans cet univers impitoyable comme seul bagage.
Sa victoire sur le bestigor de la nuit dernière l’avait cependant rassuré. Son bras n’était pas si faible qu’il l’avait cru, et son art de la guerre était encore supérieur à bien des chevaliers. Jadis, il avait gagné la réputation de maître d’armes, et aujourd’hui les années d’entraînement payaient leur tribut.
Redevenir chevalier à part entière ne serait pas chose aisée, il le savait bien. Mais s’il avait prêté le serment de la quête et juré de trouver la Dame, abandonner Alice lui était insupportable. Il avait appris à aimer cette fillette, pas plus haute que trois pommes et aussi adorable que possible. Ces derniers jours, il repensait moins à sa vie passée, mais une chose lui trottait régulièrement en tête : s’il s’était marié, il aurait adoré avoir une fille comme elle.
Beren la prit sur ses épaules, lorsque ses jambes l’abandonnèrent. Ils marchaient depuis presque minuit, et la petite tombait déjà de sommeil alors qu’il n’était seulement dix heures passé. Son poids plume n’était pas un fardeau pour l’ermite, mais il espérait bientôt arriver en vue d’un village ou quelqu’un aurait la bonté de leur offrir le gîte et le couvert. C’était beaucoup demandé, mais mieux valait espérer car sans espoir, autant se planter son épée en travers du corps tout de suite.
Le vol des corbeaux attira immédiatement son regard.
- Qu’est-ce qui se passe, pourquoi ya autant d’oiseaux dans le ciel ? demanda Alice d’une petite voix.
- Je ne sais, mais on dirait qu’ils se dirigent tous derrière cette colline là-bas. Et une seule chose peut attirer autant de ses maudits charognards au même endroit…
- C’est quoi ?
- La mort, je le crains.
Quand il prononça ce mot, Beren sentit la petite trembler comme une feuille. Plus d’un mois avait passé maintenant, depuis la mort atroce de ses parents, mais la blessure allait être dure à guérir, et seul le temps lui permettrait d’oublier, ou au moins, de supporter leur disparition.
- J’irais seul, Alice. Tu n’as pas besoin d’être à nouveau témoin de ces… atrocités, lui dit-il pour la rassurer.
Mais sa réponse le surprit au plus au point.
- Non, répondit-elle avec une force qu’il ne soupçonnait pas. Je serais aussi courageuse que toi, j’affronterais moi aussi les dangers et les horreurs !
Le chevalier ermite sourit. Ainsi sa petite Alice le prenait en exemple ? Sans doute à cause du combat de la nuit dernière. Mais encore lui fallait-il revivre les scènes de mort et de sang qui avait eut lieu dans son village, et Beren avait peur que cela la traumatise plus encore.
D’un autre côté, si elle voulait devenir forte, ce n’est pas lui qui allait l’en empêcher…
Il s’agissait bien d’une petite bourgade cachée à flanc de colline, face aux montagnes grises. Beren reposa la fillette sur le sol, et cette dernière lui prit la main et la serra fort. Autour d’eux, de nombreux corps gisaient dans la boue et le sang, et les corbeaux accomplissaient leur sinistre office. Ils festoyaient des yeux des villageois et croassaient d’un air hostile lorsque le couple s’approchait d’eux.
Le chevalier aperçut de nombreuses fermes dont les clôtures avaient été jetée à bas. Les animaux avaient disparus, sans doute emportés par les pillards. En outre, aucune maison n’avait été incendiée. C’était intelligent, car aussitôt la fumée aperçue, le seigneur de ces terres aurait été informé de l’attaque.
- Il y a quelque chose qui bouge, là ! s’exclama soudainement Alice en désignant une forme mouvante dans l’ombre d’une habitation.
- Reste derrière-moi !
Beren tira son épée et attendit que la forme sorte de sa cachette. En effet, il y avait du mouvement, mais ce ne fut pas un ennemi qui apparut à la lumière du soleil, au contraire. C’était un chevalier !
Il était plus grand Beren. Ses cheveux gris était coupés courts, et sa barbiche était taillée en V à partir du menton. Son armure était ébréchée à plusieurs endroits, et du sang coulait abondamment de ses blessures. Son tabard bleu et gris frappé d’un aigle était lui aussi rouge de sang, et un mince filet s’en écoulait de sa bouche.
Beren lâcha la main d’Alice et se précipita auprès du grand chevalier quand ce dernier tomba à la renverse. L’ermite lui releva la tête, et le noble ouvrit grand ses yeux en apercevant son visage.
- Toi… je… je te…reconnais.. aaah…
- Tu dis me connaître ? Mais… Alice, trouve-moi de l’eau s’il te plaît. Vite !
La fillette obéit immédiatement, et rapidement revînt auprès de son ami et du mourrant avec un pichet, sans doute chipé dans une des masures à proximité.
- Bois l’ami, ta gorge doit te brûler, souffla Beren en penchant le pichet d’eau vers les lèvres du chevalier.
- Ne t’occupes pas… de moi, je suis… déjà mort. Aaah…tu étais… différent…dans mon rêve. Plus…noble, plus… chevaleresque, mais… la Dame… voulait que te rencontre. Hélas… des hommes… en noir. Ils sont venus…et ont massacré… tout le monde !
Le chevalier eut une quinte de toux, puis il cracha du sang en quantité. Beren se rendit compte que ses pupilles se dilataient, et il pencha le moribond sur le côté pour qu’il puisse évacuer le sang qui s’accumulait dans sa gorge.
- Aaah, je suis… Sir Lebald, chevalier de la Dame. Prend l’or…dans ma bourse…je te le donne…de bon coeur. J’aurais espéré t’aider… mais le destin… m’a joué un vilain tour. Garde espoir… dans ta quête… Be…r…en…
La vie de Lebald s’éteignit brutalement, dans un dernier râle d’agonie. Il avait les yeux levés vers le ciel, et un sourire illuminait son visage. Il s’était sans doute battu de toutes ses forces pour sauver les villageois, comme en témoignaient ses nombreuses blessures. C’était une fin digne d’un chevalier du graal, et Beren était heureux pour lui.
- Humilité, courage et abnégation, murmura l’ermite en prenant la petite bourse accrochée à la ceinture du chevalier.
- Il a dit qu’il te connaissait, et puis il a dit ton nom. Comment c’est possible ? demanda Alice dans son dos.
Beren ferma doucement les yeux de Lebald, puis il se redressa et se tourna vers la fillette. Elle avait été très forte, et il se sentait fier d’elle. Fier et heureux pour elle, car elle avait vaincu le traumatisme subi lors de la destruction de son village.
- La Dame a sans doute mit ce saint homme sur notre route. Notre déesse l’avoir informé sur moi à travers les visions qu’elle envoie à ses champions.
L’ermite ajusta la sangle de son épée sur son épaule, puis il s’approcha d’Alice et lui prit la main. Il était prêt à partir, et ils firent quelque pas, toujours vers le sud. Beren ne se retournerait pas, car il était vain de pleurer les morts. Seule importait sa quête, seule importait Alice.
- Je suis fier de toi, dit alors que le village désormais fantôme disparaissait de leur vue. Tu as été très forte, et courageuse. C’est de bon augure pour la suite !

La domestique lui faisait mal. Elle tirait sur ses longs cheveux noirs avec une brosse, et Alice souffrait le martyr, car ses mèches étaient toutes emmêlées. Paysanne de naissance, sa chevelure avait toujours été plus qu’hirsute, et le voyage n’avait pour ainsi dire rien arrangé.
Beren avait prit une chambre dans la meilleure auberge de Montecannes, qu’ils avaient atteint deux jours plus tôt. Dès leur arrivé, le garde avait voulu leur confisquer leurs maigres biens, mais Beren n’était pas homme à se laisser dévaliser par un paysan, et ce dernier allait longtemps se souvenir de l’ermite qui avait failli lui crever un œil.
Alice sentait son cœur battre la chamade, et elle avait presque mal à la poitrine. Quand la domestique la sortit du bain, la fillette sentit un courant d’air froid traverser la fenêtre pour venir lécher sa peau douce. Elle frissonna.
- Votre père a été généreux, il m’a offert une pièce de cuivre en échange de mon service, fit la domestique pour briser le silence angoissant qui s’était installé depuis son entrée, une heure plus tôt.
- Ce n’est pas mon père, répondit la fillette d’un ton vague, c’est… mon ami.
La jeune femme ne fit pas de commentaires, et elle se contenta de sécher la gamine avec une serviette de bain. Alice se laissa boulotter en tout sens sans broncher. Une seule idée la tiraillait désormais…
Il va m’abandonner…
Elle en était sûre et certaine, et son petit cœur en souffrait terriblement. Comme pour souligner sa morosité, un orage éclata. Si elle ne parvenait à verser des larmes, le ciel s’en chargerait à sa place. Cela lui convenait.
Comment imaginer qu’un chevalier ayant prêté le serment de la quête pourrait se charger de l’éducation d’une petite fille de huit ans, alors qu’il allait avancer au-devant du danger, avec la foi comme seule compagne ?
- Il va m’abandonner, souffla Alice pour elle-même.
Quelqu’un ouvrit la porte, sans prendre la peine de toquer ni de signaler sa présence. Pendant un instant, les deux femmes restèrent interdites, car le jeune homme qui entrait dans la chambre était d’une beauté rare. Il portait une tunique des plus simples, une chemise brune sur des braies beiges clair, ainsi qu’un manteau des plus familiers pour la fillette, à présent trempé par la tempête. Sa queue de cheval rousse dégoulinait dans son dos et des mèches collantes de pluie tombaient devant ses yeux verts clair.
- Beren ?! s’exclama alors Alice en reconnaissant les traits familiers de son visage.
Tu es si …jeune, sans ta longue barbe !
- Et bien oui. Tu ne me reconnais pas ? demanda Beren incrédule.
Sa nudité la gêna soudainement, et elle arracha la serviette des mains de la servante avant de s’en recouvrir le corps et se retourner. Alice se sentait rougir, ce qui était idiot, au vu de ce qu’ils avaient déjà vécu, mais les choses prenaient une drôle de tournure depuis quelques jours de toute façon. Et puis, elle restait une petite fille…
- Qu’est ce qu’il y a ? C’est moi je t’assure ! Ce brave barbier a fait du bon travail certes, mais tout de même… Enfin passons. Avez-vous terminé ?
- Oui messire, mais je crains que la robe de mademoiselle soit plus que mal au point, répondit la servante avec déférence.
- Je sais, j’ai donc prit des mesures. Vous pouvez sortir.
La jeune femme s’inclina, puis sortit rapidement de la chambre et ferma la porte derrière-elle. Ainsi abandonnée, Alice se sentit bien nerveuse, seule avec Beren qui, sans ses atours de vagabond, n’avait plus rien à voir avec le gentil ermite qui s’était occupé d’elle depuis tant de semaines.
Derrière elle, la fillette entendit le bruit du papier que l’on déballe. Curieuse, elle se retourna, pour apercevoir Beren entrain de lui tendre une belle robe de laine bleue, exactement de sa taille.
- Mais, c’est une couleur réservée à la noblesse ! s’exclama alors Alice en réceptionnant le présent que lui faisait son ami.
- Certes, et tu te feras passer pour telle. C’est mieux ainsi.
- Pourquoi ?
Beren soupira alors, puis il s’approcha d’elle et posa un genou sur le plancher pour se mettre à sa hauteur. Sa bouche formait un demi-sourire, et il était si proche d’elle qu’Alice se sentit au bord de l’évanouissement. Puis quand il lui caressa ses cheveux, à présent si bien coiffés, la fillette sursauta.
- Parce que… je veux t’aider Alice, je veux te protéger. Tu es ma rédemption, celle qui me fait dire que vivre en vaut la peine. Si je ne t’avais rencontrée, alors je serais parti en quête du graal dans l’idée d’en mourir. Aujourd’hui, grâce à toi, je sais que je trouverais la Dame et que j’en survivrais, car c’est ce que je veux. Je veux pouvoir revenir… et être… avec toi.
Alice ne sut que répondre. C’était une magnifique déclaration, et ces quelques mots la bouleversèrent au plus profond de son être. La fillette se contenta d’enlacer son ami en contrôlant ses larmes qui risquaient de se déverser à tout moment, et Beren lui rendit son étreinte avec sa délicatesse habituelle, ses mots doux tournant en boucle dans l’esprit de la jeune fille…
Plus tard, au rez-de-chaussée de l’auberge, ils dînèrent en compagnie de la foule qui se réunissait après une dure journée de labeur. Là, Beren donna une pièce d’or au tenancier afin qu’Alice puisse enfin se nourrir décemment. Elle était affamée, et c’est avec une voracité enfantine qu’elle dévora la viande, le pain et le fromage. Le chevalier semblait amusé, mais il avait pris ses précautions et protégé la robe de sa petite compagne d’une serviette de table passée dans son décolleté.
Les gens les observaient comme des bêtes curieuses, tous des paysans condamnés à une vie misérable de travail aux champs, une vie qu’Alice redoutait désormais, car elle l’éloignerait de son ami. Ils étaient sales, pour la plupart du moins, et le vin, les chants et les rires coulaient à flot. Ainsi étaient les Bretonniens : Toujours à vivre au jour le jour, sans jamais penser à l’avenir. Une idéologie caractéristique de son pays, d’après Beren.
- J’ai loué les services d’un cocher, dit alors le chevalier alors qu’elle venait de finir son repas.
- Un coché ? Nous allons partir en diligence ?
- Certes. Montecannes possède un bon relais de coches. Ils ont l’habitude de faire le voyage jusqu’à Gisoreux. Ensuite, nous aviserons…
Ensuite, ils voyageraient toujours vers le sud, en direction du défilé de la hache et sa forteresse de Monfort. Alice le savait, Beren lui avait déjà fait part de son plan. Il connaissait de noble gens dans la cité forte, des personnes ayant bon cœur. Il souhaitait la confier à eux le temps jusqu’à son retour.
- Pourquoi Monfort ? demanda tout de même Alice avec sa curiosité habituelle.
Beren fit une drôle de moue, comme soudainement déconnecté de se monde. Puis revenant à la réalité en un demi-sourire, il lui répondit :
- - Va au croisement des deux royaumes, là où la terre s’ouvre à travers les hauts pics à la toison glacée. En cet endroit, ta quête commencera… Ce sont là les mots même de la Dame, tels qu’elle me les annonça lors de notre première rencontre.
- Tu as vu la Dame du Lac ?! s’exclama un peu fort la fillette, attirant les regards des badauds autour d’eux.
- Ce n’était qu’une vision, mais je la trouverais, j’en ai fait le serment…
- Et je t’attendrais, jusqu’à ce que tu me reviennes…

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Hélène.S. de Grisemerie
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MessageSujet: Re: [Texte] La redemption de Sir Beren   Mer 14 Juil 2010 - 20:26

3. Serpent blanc

La forme encapuchonnée déambulait dans les rues de Gisoreux, trempée jusqu’aux os, et ployant sous le poids du sac qu’elle portait sur ses épaules. La pluie ne cessait de tomber, et en levant les yeux au ciel, l’homme n’aperçut aucune étoile, ni même le halo doré de la lune. La masse nuageuse était plus noire que la nuit.
Toquant à une porte dans le quartier aisé de la cité, l’homme regarda une dernière fois derrière lui avant d’entrer dans la maison en briques. A l’intérieur, seule une bougie en fin de vie éclairait la pièce, et on ne voyait pas plus loin que quelques pas.
- Comment est-elle ? interrogea une voix dans la pénombre, là ou l’homme ne voyait guère plus qu’une forme mouvante.
- Jeune et pleine de vie ! répondit-il avec enthousiasme.
- Bien, tu peux descendre. Le maître sera satisfait.
Une lumière vivre jaillit soudainement de l’interstice d’une porte que quelqu’un entrouvrit devant lui. Celle-ci débouchait sur un escalier menant au sous-sol, d’ou des sons de fête indiquaient que des réjouissances étaient en cours. L’homme se pourlécha les lèvres, puis descendit dans le sous-sol pas à pas, le membre entre ses jambes se durcissant à chaque foulée. Bientôt, il ressentirait la délectable souffrance de son maître, bientôt il atteindrait la félicité tant espérée…

Ses yeux s’ouvrirent, mais elle ne pouvait bouger. Ses membres étaient engourdis, et c’est à peine si elle parvenait à distinguer quoi que ce soit au travers des persistances rétiniennes qui brouillaient sa vision. Une chose était sûre, elle ne se trouvait plus à l’hôtel, ni dans les bras rassurants de Beren, dans lesquels elle s’était endormie sereinement.
Reprenant peu à peu conscience, Alice se rendit compte qu’elle était couchée sur une vieille paillasse malodorante, dans une cellule ou l’obscurité était quasi-complète. La seule luminosité provenait du couloir, et grâce à cette lueur elle distingua les barreaux qui l’entouraient.
Qui l’avait enlevée, et pourquoi ? Futile était ses questions, elle le savait. L’important était de trouver la sortie de sa prison, afin d’aller retrouver Beren. Pour elle, c’était la chose qui comptait.
Elle rampa jusqu’aux barreaux et chercha une porte ou quelque chose y ressemblant. Il lui fallut plusieurs minutes avant de sentir le cadenas qui verrouillait la grille de sa cellule, et la fillette dut admettre sa défaite. Jamais elle ne s’enfuirait de ce côté. Elle tenta alors de passer entre les barreaux, sa maigreur maladive devant l’aider dans sa tentative, mais en vain, malgré la petitesse de sa taille, elle ne pouvait franchir les murs de sa prison.
Il ne restait qu’une seule chose à faire, creuser. Mais là aussi, c’était l’échec. Le sol était de pierres, et non de terre.
Un doute l’envahit.
- Jamais Beren ne m’abandonnera ! affirma-t-elle tout haut pour se donner du courage.
Sa voix ne porta pas loin.
Un jour passa.
Puis deux…
La faim grandit, puis ce fut la terreur…

Beren errait, l’œil hagard, dans les quartiers de la cité. Il gardait toujours la main sur la poignée de son épée, et son regard faisait fuir les passants. Plus de deux jours maintenant qu’il s’était éveillé avec une méchante gueule de bois, plus de deux jours qu’il cherchait sans se reposer.
Tout d’abord, il l’avait cru descendue à l’étage, et malgré sa migraine plus qu’insupportable, il s’était habillé pour la rejoindre. Mais là, au rez-de-chaussée de leur hôtel, pas d’Alice. Pas de sourire enjoué qui à son réveil lui faisait voir la vie plus belle qu’elle ne l’était en réalité, pas de câlin, ni de rire cristallin.
Il avait cru que la fillette était partie faire sa toilette, et il l’avait attendu, prenant patiemment son petit-déjeuner comme tous les matins, mais avec cet étrange sentiment de malaise qui lui restait en travers de la gorge.
Elle ne revenait pas.
Depuis, il fouillait la ville comme un forcené, s’arrêtant à chaque échoppe, chaque taverne et interrogeant quiconque croisait son chemin.
« Je cherche ma fille, disait-il les larmes aux yeux, elle a les cheveux noirs, grande comme ça. Dîtes moi si vous l’avez vu, je vous en prie »
Mais personne ne pouvait lui rendre espoir, et sa peur se muait peu à peu en désespoir.
C’est par hasard qu’il se rendit sur le chemin du château de Gisoreux, perdu dans ses pensées. Il ne faisait plus attention à rien, ni aux carrosses qui manquaient de l’écraser, ni aux régiments de soldats qui lui passaient devant en l’observant d’un œil soupçonneux.
En arrivant devant le grand pont-levis du château, l’un des hommes d’arme du Duc l’intercepta.
- Ou que tu vas comme ça mon gars ? baragouina-t-il en crachant des postillons au visage du chevalier.
- Comment ? Je…euh…
- Tu vas à la chapelle hein ? Bon bah c’ta droite. Tu vois, tu vas là, puis là et ya une grande porte… Enfin tu reconnaîtras les lieux va !
Une chapelle du graal, il était vrai que le premier Duc de Gisoreux avait construit une formidable chapelle au nom de la Dame du lac, peu après la victoire totale de Gilles le Breton sur les hordes maléfiques qui massacraient et détruisaient tout sur leur passage. Soudain le cœur du chevalier se gonfla d’espoir. Il lui sembla se réveiller d’un long rêve éveillé, et c’est en zigzaguant entre les crottins de cheval et les flaques d’eau qu’il se rendit en direction du temple de sa déesse.
La chapelle était immense comparée à ses semblables disséminées dans toute la Bretonnie. Ses hauts murs blanc étaient percés par des vitraux aux couleurs éclatantes représentant les glorieuses batailles de Gilles le Breton. Ses grandes portes étaient taillées dans le chêne le plus pur, un bois qui avait traversé les siècles sans jamais s’éroder, et d’immenses fleurs de lys bretonniennes, symbole de pureté, étaient sculptées en leur sein.
Beren passa les colonnes en ogive de la chapelle et entra à l’intérieur, alors que le soleil sortait enfin son nez de sous la masse nuageuse qui assiégeait la région depuis plusieurs jours. Les bancs étaient vides, et bien que son cœur fut alourdi par la peur, l’ancien ermite respira un grand coup et fit la paix dans son âme quand il aperçut le magnifique vitrail qui illuminait la nef de la chapelle. Ce dernier représentait la Dame du Lac tel qu’elle apparut au premier Duc, magnifique jeune femme à la blondeur immaculée, moulée dans une longue robe blanche et portant dans ses mains le saint graal.
Le chevalier avança avec déférence devant l’image de sa déesse, ses pas résonnants dans le vide de la chapelle et venant déranger le silence qui régnait sur les lieux. Enfin, arrivant devant l’autel sur lesquels les chevaliers du graal célébraient généralement leurs offices, il s’agenouilla devant la Dame et ferma les yeux, un dernier espoir le raccrochant à la vie, avant qu’il ne sombre une fois pour toutes dans la folie.
- Une fois déjà j’ai aimé, et j’ai failli en mourir. Jadis j’ai agi par égoïsme, par jalousie, et je perdit mon honneur au nom de l’amour. Alors je vous en prie, Dame du Lac, aidez-moi. Je vous en conjure, rendez-moi mon espoir, rendez-moi ma petite Alice. Sans elle, je ne suis plus rien, sans elle, je n’existe pas.
Jamais Beren n’avait ressenti une telle émotion, et la tension devenant trop forte, il éclata en sanglots. Ses yeux rougis par les larmes fixèrent l’image de la déesse, cette déesse dont il avait ressenti l’appel des semaines plutôt. Mais s’il désirait trouver la Dame et devenir son champion, il réappris à aimer au contact de la petite Alice. Tous le méprisaient, et ce depuis toujours, car il avait eu le malheur de naître roux. Mais cette fillette non, elle ne le jugeait pas par son apparence, et l’aimait autant que lui l’aimait.
Un chevalier entrain de pleurer était un spectacle des plus pitoyables, et Beren lui-même se sentit misérable. Pourtant, la Dame eut pitié de son fidèle, et ce dernier s’écroula au sol, prit de convulsions quant la déesse lui montra le futur…
Ce qu’il vit alors devait le marquer à tout jamais…
Dans sa vision, il se trouvait devant une grande maison en briques rouges, à proximité du château de Gisoreux. Dans le ciel clair de tout nuage, la lune était pleine et elle illuminait la cité fortifiée de ses rayons argentés.
La porte d’entrée en bois renforcé s’ouvrit, et la vision continua son chemin, traversant un vaste comptoir devant appartenir à un marchand. Le manant devait être fortuné, car il possédait de riches tapisseries, ainsi que de nombreux bibelots exotiques et des tapis en peaux d’animaux que le chevalier ne reconnaissait pas. Cependant, il n’y avait rien de spécialement suspect dans la pièce.
C’est alors la vision traversa soudain le plancher, et Beren se retrouva en plein milieu de la plus monstrueuse des assemblées.
Un grand nombre de gens était réuni autour d’une estrade, dans une vaste cave que cachait en réalité la maison rouge. Tous forniquaient, tous poussaient des cris de jouissance. Ils copulaient comme des chiens, dans une orgie de débauche et de sexe. Mais le plus insupportable dans cette scène était que ces gens étaient tous des mutants, sans exception. Ici et là, un tentacule entrait dans un vagin outrageusement muté, un double sexe monstrueux ravageait quelque orifice impie sur un être à tête de serpent, et d’autres semblaient bien pires encore.
La vision continua ainsi, jusqu’à ce qu’un homme, au vu de sa corpulence, le visage caché par le capuchon de sa cape, approche au centre de l’orgie. Les mutants stoppèrent leurs ébats, et deux des leurs disparurent dans un couloir, pour revenir quelques secondes plus tard en poussant une petite fille devant eux.
Alice…
L’esprit de Beren hurla, mais en vain. La fillette avança vers l’homme à la capuche, comme un automate, puis sous son regard horrifié, la vision montra en détail ce qui allait arriver. D’abord, le viol. Puis la dague.
Et le sang…
Beren ouvrit brutalement les yeux. Aussitôt il se mit à vomir sur les dalles en marbre de la chapelle. Il reprenait peu à peu sa respiration, et alors qu’il rassemblait ses souvenirs, il sentit le poids d’une main gantée de maille se poser sur son épaule.
- Tout va bien mon jeune ami ? demanda une voix rocailleuse.
Le rouquin se retourna lentement, encore sous le choc de sa vision, et il se retrouva face à un homme en armure complète, aux cheveux blonds coupés court, qui s’était agenouillé auprès de lui. Sa robe blanche portait les armoiries de la maison d’Aquitanie, la patte d’hippogriffe sur fond bleu. Son visage était plus que bienveillant, et ses yeux irradiait d’une sainte aura de pureté. C’était un chevalier du graal.
- Je vous ai entendu hurler depuis ma cellule. Peut-être puis-je vous aider ? continua le saint homme.
- Je ne sais si, commença Beren en tentant de se redresser.
- Je suis Gilles d’Ascline, serviteur de la Dame du Lac et provisoirement protecteur de cette chapelle. Allons, prenez mon bras.
- Sans vouloir vous offenser, je n’en ai point besoin.
Beren se leva de lui-même, en prenant appui sur le banc droit du premier rang. En se redressant, il se rendit alors compte que la chapelle était pleine de pèlerins, et un mariage était en cours. Les mariés l’observaient avec de grands yeux effrayés.
- Mais, qu’est-ce que cela signifie ? La chapelle était vide à mon arrivée !
Il tournait sur lui-même, rendant leur regard aux paysans qui osaient croiser le sien. Dans ce mystère, il vit alors la main de la Dame, qui l’avait guidé elle même jusqu’en sa chapelle. Sa vision avait donc commencé avant même qu’il n’entre dans l’édifice sacré.
La vision… La pleine lune…
- Je dois partir. Très vite ! fit soudainement Beren en laissant les mariés et le chevalier du graal sur ses talons.
- Attendez, vous avez eu une vision de la Dame, c’est indéniable. Vous partez donc au-devant de dangers, et il est de mon devoir de vous aider.
Sans lui demander sans avis, et laissant la cérémonie de mariage en plan, Gilles accompagna Beren, et les deux chevaliers quittèrent côte à côte la chapelle aux lignes élégantes. L’un avait déjà trouvé la Dame, l’autre avait pour objectif de la chercher, mais seulement une fois Alice en sûreté. Ensembles, la secte qui était sur le point de faire du mal à sa chère et tendre allait souffrir de leur courroux vengeur.

La porte s’ouvrit d’un seul coup, s’arrachant presque de ses gonds. Les deux hommes entrèrent et furent immédiatement plongés dans la pénombre. Gilles plissa les yeux et cherchait le danger du regard, mais son compagnon aux cheveux de feu fut moins prudent, et il fonça dans l’obscurité en hurlant le nom de la damoiselle, frappant dans le vide avec son épée.
Gilles avait bu au saint graal, et depuis lors, il avait gagné certains pouvoirs bien utiles en plus d’une longévité bien supérieure à celle d’un humain normal. Malgré c’est presque quatre-vingt dix ans, ses yeux distinguaient parfaitement les meubles qui parsemait la salle, car la dame lui avait confié le don de voir au travers des ténèbres les plus maléfiques. Ici la magie noire suintait à même des murs, et plus encore du plancher. Elle rendait l’air poisseux et lourd, et les risques pour son jeune ami étaient grands, car cette énergie était capable de corrompre le plus preux des chevaliers.
Le saint se dirigea vers la porte menant au sous-sol, dépassant un Beren aveugle dans l’obscurité. Quand il l’entrouvrit, une lumière aveuglante s’échappa de l’interstice, le faisant reculer de quelques pas. Le jeune homme par contre ne fut pas ébloui, et frappant d’un grand coup de pied dans les planches de la porte, il l’ouvrit en grand. Puis il s’enfonça dans l’escalier, et rapidement Gilles entendit le tintement des épées et le hurlement des morts.
Le chevalier du graal descendit aussi, une fois ses yeux habitués à la lumière. Aussitôt arrivé en bas, ses bottes furent souillées par le sang que Beren avait déjà déversé. Jamais Gilles n’avait vu un tel spectacle. Les murs semblaient recouverts de peau humaine, et des runes qui lui donnaient des mots de tête étaient gravées sur les immondes tapisseries. Jamais il n’aurait imaginé que Gisoreux puisse abrité un tel lieu.
- Je vous pourfendrais jusqu’au dernier !!!
Le cri du rouquin alerta Gilles, et il avança d’un pas sûr dans le corridor démoniaque, son épée tenue avec les deux mains et prête à frapper. Autour de lui, les cadavres de monstrueux mutants étaient étendus sur le sol, baignant dans leur sang impie. Tous avaient un sourire béat sur les lèvres, du moins pour ceux qui possédaient encore une bouche. Le saint homme zigzagua entre les morts, et s’apprêta à rejoindre la bataille.
Se guidant d’après les cris de rage de Beren et le tintamarre de la bataille, le chevalier traversa au pas de course l’embrasure de la porte doit devant-lui. Son cri de guerre était simple, et pourtant lourd de sens.
- Pour la Dame !
Un monstre lui sauta immédiatement dessus. Il tenait un vieux couteau de boucher dans une main, alors que l’autre semblait avoir été remplacée par une pince de crabe. Gilles le pourfendit sans efforts, d’un simple coup d’estoc en travers de la gorge.
Il traversa encore une autre porte, évitant les cadavres qui s’amoncelaient dans les couloirs du sanctuaire. A présent, il était sûr et certain qu’il s’agissait du repaire d’une secte de Slaanesh, et une vieille blessure à l’épaule le lança soudainement, quand il repensa au nom du prince du chaos. Malgré tout, sa résolution se renforça de plus belle, et quand il entra dans la salle principale de la secte, son âme s’était muée en un mur contre lequel les pires tentations ne pouvait ébranler sa foi.
Par la dame, je protégerais ce noble chevalier, foi de Gilles d’Ascline !
De foi, il allait en avoir besoin, car devant lui s’étendait la pire des scènes, si terrible qu’on la croirait sortie d’un cauchemar issu d’un esprit en proie à la folie.
Les murs, le sol, le plafond… tout n’était que chair frétillante, et l’atmosphère était alourdie par un musc odorant capable de faire chavirer les sens et de transformer n’importe quel homme en un décadent blasphématoire.
Beren avait pourtant tenu bon, mais après avoir passé cette épreuve, il s’était retrouvé entouré par une dizaine de créatures mi-femmes mi-démon que Gilles reconnu immédiatement. C’était des démonettes, fantassins principaux de slaanesh. Qu’autant de ces monstres aient pu intégrer la réalité surpris le chevalier, mais dans cet antre de la folie, mieux valait s’attendre au pire.
Ses pas émettaient un chuintement écœurant, et dans la salle circulaient des cris de joie ainsi que le roucoulement des démons. Gilles chargea sans sourciller la première démonette et lui trancha la tête, la renvoyant dans son immonde dimension. Beren ne fut pas en reste, et quand ses adversaires se tournèrent pour faire face à la nouvelle menace, il frappa l’un des monstres au ventre, l’ouvrant littéralement en deux comme un melon trop mûr.
Les créatures attaquèrent de plus belle le jeune chevalier, tandis que Gilles lui se battait en duel contre ce qui semblait être la meneuse de la meute démoniaque. Elle était grande, pâle et d’une beauté androgyne terrible à contempler. Aurait-il été un homme moindre qu’il aurait succombé à ses charmes, mais les tours de la démone ne pouvaient marcher sur le chevalier du graal, qui avait survécu à bien pire qu’elle et qui haïssant ceux de sa race plus que tout.
La créature était cependant féroce et rapide. Ses pinces acérées cherchaient constamment une ouverture dans sa garde, et plus d’une fois les membres cruels rebondirent sur son armure de plaque. Petit à petit, la démonette prenait le dessus sur lui, et un sourire se dessina sur ses lèvres violettes, son esprit démoniaque avide de dévorer l’âme du chevalier du graal. Erreur, car ce dernier feinta une mauvaise garde, dans laquelle s’engouffra la créature. Gilles esquiva l’attaque de ses pinces aisément, et trancha le dos de son adversaire en deux en réponse. Dans un dernier cri de frustration, le monstre disparut dans une gerbe de lumière.
- Sir Gilles, partez à la recherche de ma petite Alice. Je vais m’occuper de ces choses !
Beren était un fameux guerrier, car il ne restait de ces adversaires que trois créatures, sans doute les plus fortes et les plus rusées. Il était aussi courageux que valeureux, et pendant un instant Gilles se revit à son âge. Il possédait la même fougue, la même soif de victoire, et son maniement de l’épée était formidable.
- Bien, je te laisse achever ces choses, et je protégerais ta bien-aimée jusqu’à la surface ! Je te le jure, tant que je respirerais, il ne lui arrivera rien !
Gilles vit Beren acquiescer, et le saint homme se dirigea vers la seule porte encore ouverte dans la salle vivante, dans le mur de chair nord. Il courait du mieux qu’il pouvait, mais le sol était mou et glissant. Pire, il semblait sentir le danger approcher et des tentacules jaillirent du plafond pour intercepter le chevalier du graal. Ce dernier fit chanter son épée et le sang coula comme une fontaine, un sang rose que Gilles craignait tant qu’il contourna les flaques pour ne pas poser les pieds dedans. Puis il passa l’embrasure de la porte, et disparut dans l’obscurité…

Beren souffrait plus que de raison. La pince chitineuse l’avait transpercé de part en part, traversant son épaule et se plantant dans le mur derrière-lui. Deux démones voyaient leur essence se dissiper, mortellement touchées par l’épée d’Aquitanie, et leurs cris résonnaient si fort dans la salle cauchemardesque que les chairs qui composaient les murs se contorsionnèrent de douleur.
Hélas, la troisième et dernière créature avait percé sa garde, et ses forces l’abandonnaient tout doucement. Son bras droit, celui qui empoignait son épée, lui faisait un mal de chien, et le gauche était entièrement paralysé par la créature. Et si courage était intact, ses certitudes d’en finir avec la secte qui avait tenté de faire du mal à son Alice s’étiolait.
La démonette approcha son visage androgyne du sien, noble et beau, puis elle ouvrit sa bouche. Une langue pourpre et crochue passa entre ses dents pointues, puis lécha le cou du jeune homme, avant de glisser le long de sa joue. Dans ses yeux aussi noirs que la nuit, Beren ne vit que perversité et plaisir, mais soudain, son expression changea, comme elle rentrait sa langue pour sentir la peur de sa proie. Loin d’avoir peur, le chevalier ne ressentait qu’une juste et sainte colère, et la bête le ressentit plus intensément que n’importe quel être au monde.
Et Alice, où était-elle ? Gilles l’avait-il libérée ? Beren l’espérait de tout cœur, car ainsi son sacrifice ne serait pas vain. Il aimait tant cette petite fille, qui du haut de ses huit ans devenait toujours plus courageuse, plus confiante en elle. Si gentille, si pleine d’amour, sa petite Alice, belle comme une fleur, et bien plus encore. Grâce à elle il renaissait, en tant que chevalier certes, mais aussi en tant qu’homme. L’amour d’un chevalier et d’une fillette, qu’elle drôle d’histoire au fond, et une fin digne des plus grands poèmes…
Soudain, un rire étrangement aigu retentit dans le sanctuaire, et derrière la démone, la chair du sol frétilla et gonfla, jusqu’à ce que peu à peu, une forme humanoïde se détache de sa source. La forme changea de couleur et de forme à de nombreuses reprises, jusqu’à ce que peu à peu, une femme à l’apparence agréable apparaisse. Sa peau était blanche comme l’albâtre, ses cheveux longs noirs comme la suie. Du côté droit de son crâne sortait une unique corne longue et effilée, et ses gros seins laissaient suinter un lait blanchâtre qui dégoulinait jusqu’entre ses jambes.
- Aaaaah, que j’aime l’agréable sensation de voir un ennemi à ma merci, que j’aime sentir la semence encore chaude d’une noble âme sur mon ventre, que j’aime entendre ses cris de jouissance quand il me pénètre sauvagement. Tout cela je l’aime et je l’aime encore, mais rien n’est plus doux et mes oreilles que la voix du preux chevalier se damnant pour l’éternité lorsqu’il me sodomise violemment comme un animal enragé. Tout cela tu vas le connaître, et en compagnie de mes douces servantes à la beauté infinie.
- Tu parles ! railla le chevalier d’une voix cassée.
Beren ne se sentait pas le moins du monde attiré par cette créature au regard de serpent, trop belle pour être naturelle. Il n’entendait rien de ses paroles, et espérait juste pouvoir rassembler ses forces pour lui porter le coup fatal. Mais la démonette ne lâchait pas prise. Néanmoins, quand la femme s’approcha de leur étreinte fatale, la démone tourna la tête et siffla dans sa direction, la stoppant net dans son approche.
- Oh, très bien, il est pour toi. En attendant, il me faut regonfler mes troupes, car ton passage n’aura épargné personne. Moi qui m’était donné tant de mal pour fondé cette secte. Ahlala…
Comme pour illustrer ses propos, une faille dans la réalité s’ouvrit brusquement, et une douzaine de démonettes apparurent devant la femme. Beren grimaça, car il ne s’imaginait pas passer au travers d’autant de démons pour tuer l’invocatrice, mais s’il n’y parvenait pas, jamais Alice ne pourrait quitter cet endroit maudit.
La créature qui le tenait perdit soudain patience, et son bras gauche se leva pour porter le coup fatal. Ainsi son chemin s’arrêtait ici, dans des sous-sols si corrompus par les forces démoniaques que la folie menaçait de le prendre à chaque instant. Mais non, il ne pouvait mourir, pas ici, pas maintenant ! Ou était la justice dans ce cas, ou était le bien dans tout ça ? Il ne pouvait y croire, pas après avoir découvert l’amour, le vrai, celui partagé par l’être aimé. C’était tout bonnement impossible !
- RAAAAAAAAAAH !
Son hurlement guerrier surpris la démonette. Elle s’attendait à voir sa proie la supplier, morte de peur à l’idée de mourir. Mais pas celle-ci, Beren avait trop enduré ces dernières années pour se laisser abattre ainsi. Ignorant sa douleur, son bras gauche se leva et empoigna la griffe qui le transperçait. Bloquant ainsi la démonette, elle ne pouvait fuir, et son épée frappa prestement. La tête au visage si arrogant vola dans les airs, avant de se dissiper, comme le reste du corps.
Un dernier sursaut d’honneur, ironisa Beren quand il tomba à genoux dans la masse molle et écœurante, libéré de la poigne de la démone. Des démons, il y en avait encore beaucoup, beaucoup trop pour lui désormais. Quand les démonettes approchèrent de lui en sifflant et crachant, l’ancien ermite compris qu’il était vain de continuer. Au moins caressait-il l’idée de servir de jouet aux monstres juste assez longtemps pour que Gilles fasse sortir Alice d’ici. C’était sa dernière prière, sa dernière requête à sa déesse, la Dame du lac. Que ma bien-aimée Alice survive…
Les démonettes bondirent, et Beren les regarda droit dans les yeux, alors que la mort allait le frapper. Lorsque la mort viendra te prendre, crache lui au visage, s’entendit-il dire à la fillette lors d’une de leur longue chevauché dans le pays. Mais… ils n’avaient jamais chevauchés ensemble, alors comment…
- Pour le Duc, la Dame et le Roy !
La mort arrivait, mais pas pour lui. Les démonettes qui avaient bondi furent fauchées en plein vol part des flèches tirées par un archer d’exception, et un cri de guerre retentit dans la salle quand tout une troupe d’hommes d’armes chargea les créatures. La mêlée fut brutale, et pendant un instant, Beren crut que les démons allaient céder. Mais malgré leur courage, les humains commençaient à reculer. Le chevalier profita alors de cette diversion bienvenue pour se relever, et il fonça droit devant lui, vers la sorcière corrompue. Cette dernière avait commencé à déclamer une incantation dans une obscure langue, et elle ne faisait plus attention à lui. Grossière erreur, qu’elle comprit trop tardivement, alors que la lame du rouquin lui transperçait la gorge.
- Que la Dame te prenne en pitié, car moi je n’en aurais aucune !
Sans autre forme de procès, Beren retira sa lame puis d’un coup des plus brutaux il éventra la femme, déversant ses intestins sur le sol frétillant. A peine le dernier souffle de vie échappé de la gorge la sorcière, les murs de chair disparurent. Puis comme ses dernières forces l’abandonnaient, Beren s’écroula sur un sol lavé de toute souillure. Ses yeux fixaient le plafond et ses pupilles se dilataient, tandis que le sang qui s’écoulait de son épaule formait une flaque.
Il eut une dernière pensée, un dernier espoir, avant que son esprit ne sombre dans le néant.
Alice…

6. Nouveau départ

Alice n’avait plus dormi depuis trois jours, et durant sa détention dans le repaire, elle avait à peine fermé l’œil tant les lieux ne lui inspiraient pas confiance. Elle restait assise là, sur sa chaise, près du lit à baldaquin sur lequel Beren était étendu, emmitouflé sous les couvertures. Il était dans le coma depuis si longtemps que les médecins payés par Gilles d’Ascline redoutaient qu’il ne se réveille plus jamais. Jusqu’ici, aucun remède n’avait fonctionné, et les érudits les plus fameux du duché y perdaient leur science. Gilles était alors allé quérir une prêtresse de Shallya au temple local, mais en vain. Le combat dans le sanctuaire des mutants avait fait de nombreux blessés parmi les gens de la maréchaussée (dont elle n’avait pas comprit comment, ni pourquoi ils étaient intervenus), et les sœurs de la miséricorde ne savaient plus où donner de la tête. On aurait pu penser que Beren, en tant que noble, aurait eut droit à des soins particuliers, mais les Shalléens se préoccupaient peu du rang social de leurs malades.
Pourtant la fillette restait forte et brave devant l’adversité, son amour pour son chevalier l’aidant beaucoup. Cette force nouvelle elle la devait à Beren, qui s’était tant occupé de d’elle ces deux derniers mois. Deux mois, une si courte période, et pourtant son amour était des plus vivace. Grâce à lui, elle ne sombrait pas dans le désespoir, et quand les larmes étaient sur le point de couler à flot, elle observait le noble visage de Beren, qui avait si courageux pour elle, et elle reprenait le contrôle d’elle même, puisant dans la force de son bien-aimé.
Encore une fois, elle se surprit à le regarder d’un regard intense. Si beau, si jeune sans sa barbe, qu’elle rasait tous les jours. Trop jeune pour avoir vécu si longtemps dans la montagne, pensait-elle alors, sans jamais oser lui demander pourquoi. Etait-il devenu chevalier si jeune, et avait-il vécu tant de choses avant de s’exiler ?
- L’important est de vivre dans l’honneur quoi qu’il arrive, et d’aider ceux qui sont dans le besoin, ainsi est le chevalier qui prête le serment de la quête. Et peu importe son passé, du moment que son cœur est pur, la Dame l’accueillera et fera de lui l’un de ses champions. S’il survit…
- Qui est la dame en réalité ? Tu parles tout le temps d’elle…
- Elle est notre déesse, la sainte patronne des chevaliers bretonniens qui raffermit notre courage lors des temps de grand péril. Elle celle que tout chevalier aspire à aimer et servir. Et elle encore beaucoup de choses, mais de cela je ne saurais discuter, je crains de n’avoir pas toujours été attentif à mes professeurs du temps de mon enfance, Ah !
Comme ses pensées dérivaient loin dans les souvenirs de leurs conversations, Alice n’entendit même pas la porte de la chambre s’ouvrir. Beren parlait toujours pour deux, elle-même se contentant d’écouter et de poser des questions. En réalité, elle ne sentait pas très futée, et elle n’avait jamais reçu d’éducation, hormis celle qui ferait d’elle une bonne paysanne…
- Alors c’est vrai, Sir Gilles n’exagérait pas. Une fillette amoureuse d’un chevalier qui se demande s’il l’est encore…
La voix fit sursauter Alice, qui se leva de sa chaise presque immédiatement. Elle se retourna tout aussi vite, pour faire face à une magnifique jeune femme. Elle était habillée d’une longue robe blanche au décolleté plongeant (qui devait attirer le regard de bien des hommes), et ses cheveux de feu dégoulinaient sur ses épaules. Quand ses yeux verts la sondèrent, Alice ne put soutenir le regard, et elle détourna piteusement le regard. Elle en eut honte, car en un instant son courage durement acquis s’évanouit. Apparemment, elle avait encore du travail…
- Allons, tu n’as pas à avoir peur de moi fillette, je ne te veux pas de mal.
- Je n’ai pas peur ! se rebiffa soudain Alice.
- Oui, pardon. Bon ou est-il ce grand malade dont le Gilles me cassait les oreilles. Oh le voilà. Mmmmh, beau visage héhé…
Et la voilà qu’elle s’approchait de son Beren, sans en demander l’autorisation. Alice se révolta et courut vers la rousse puis se mit en travers de sa route.
- Un instant, qui vous êtes ? Qui me dit que vous êtes pas une méchante ? Hein ?!
- Ma foi, tu serais morte si c’était le cas. Mais dis-moi, te voilà bien téméraire. Ne sais-tu pas qu’on ne se met en travers de notre route ? C’est presque un blasphème ce que tu me fais là !
- Hein ? Mais pourquoi, vous êtes qui… où quoi ?
La jeune femme soupira.
- Bon, elle n’est pas finie celle-là… Je suis Abigaëlle, Damoiselle du Graal et servante de la Dame du Lac, pour te servir.
- Et alors, vous voulez quoi à mon am… à mon ami ?
Alice se mordit la lèvre inférieure. Inutile de déballer ses sentiments à une inconnue. Elle se sentait assez idiote comme ça. Néanmoins, la jeune femme souriait d’un air vraiment amusée, ce qui gênait atrocement la fillette.
- Ahlala, l’amour. J’aurais vraiment tout vu… Enfin bref, Gilles d’Ascline, le chevalier du Graal qui a chargé comme un demeuré avec ton « ami » dans ce cloaque répugnant est l’un de mes anciens amants, et donc en passant dans le coin, le voilà qu’il vient me voir. Moi, je me préparais une réplique cinglante au cas où, quand d’office il m’a informé sur les évènements récents. Et comme je lui devais tout de même une faveur, en souvenir du bon vieux temps, me voilà.
Le visage de la fillette s’illumina soudain.
- Alors… vous allez le sauver ? Vous allez me le ramener dîtes ? demanda-t-elle avec espoir.
- Bien sûr, rien de plus simple !
La belle rousse écarta Alice de son passage sans ménagement, mais la fillette ne lui tenait pas rigueur, seul importait Beren. Elle observa la jeune femme se baisser pour écouter la respiration du chevalier, et en voyant à quel point sa fine taille contrastait avec sa poitrine opulente, la fillette espéra atteindre un jour un tel degré de sensualité.
Abigaël grimaça en prenant le pouls de Beren, et Alice s’approcha un peu plus, inquiète du verdict de la damoiselle du graal. N’avait-elle pas affirmé être capable de le sauver ? Alors pourquoi cette mine pessimiste ?
Mais finalement, la jeune femme haussa les épaules, puis elle se redressa, fit quelques gestes mystérieux avec ses mains, et de sa douce voix prononça des mots dans une langue inconnue. La fillette fut alors témoin d’un miracle, car les mains d’Abigaël brillaient soudain d’une lumière verdoyante, dont la chaleur l’atteignait alors même qu’elle se trouvait à plusieurs pas de la scène. Puis Abigaël posa ses mains sur l’épaule meurtrie de Beren, et l’énergie se déversa dans la blessure, ressoudant chair et os et ne laissant nulle cicatrice. Ainsi, la magie de la Dame du Lac sauvait celui qui souhaitait devenir son champion, juste retour des choses pensait la petite.
Rapidement, le chevalier grogna dans son sommeil, brisant dès lors son silence qui durait depuis plusieurs jours déjà. Alice sentit les larmes couler sur ses joues, sans qu’elle ne puisse rien faire pour les retenir, quand Beren ouvrit doucement les yeux, comme sortit d’un long rêve. Ne pouvant plus contenir sa joie de le voir sain et sauf, la fillette grimpa sur le lit, bouscula les couvertures et lui sauta littéralement au cou.
- Beren, oh Beren, gémissait-elle en boucle comme pour se convaincre qu’il était bien en vie.
- Alice ?! Merci ma Dame, tu es sauve, souffla le chevalier en rendant son étreinte à la petite paysanne.
Finalement, Alice ne put résister plus longtemps, et le sommeil la prit soudain, le poids des nuits blanches prenant enfin son dû. Beren la berçait dans ses bras, pas encore tout à fait remis de ses blessures, mais si soulagé que ses prières aient été entendues. Il caressait les joues de sa douce Alice, écartait les mèches noires qui tombaient sur son joli visage, et embrassait son front avec délicatesse.
Ce n’est qu’au bout de dix minutes de tendresse qu’il remarqua enfin Abigaël. La damoiselle du graal attendait patiemment, émue malgré elle par la jeune fille et son « ami » chevalier. Elle ne fut pas le moins du monde surprise que Beren connaisse son rang et la dette qu’il lui devait. Quand il lui demanda de quelle façon il pourrait la lui rembourser, la jeune femme lui répondit, en le dévorant du regard :
- Oh en cela, je suis sûre que vous trouverez quelque chose !

Il fallut tout de même une bonne journée à Beren pour se remettre totalement de son coma et rassembler ses pensées. S’il n’avait gardé aucune séquelle du combat, il se rendait compte que la peur de perdre Alice était un handicap suffisamment important pour le faire échouer dans sa quête. S’il voulait trouver la Dame le cœur apaisé de ses craintes, il lui fallait confier la petite à une personne en qui il aurait une confiance aveugle. Quel ironie pour une personne tel que lui, sans ami ni attache…
Pour l’instant, Alice était assise à côté de lui sur le banc, au rez-de-chaussée de l’hôtel. Elle dévorait le petit déjeuner posé sur la table devant elle avec avidité, et par instant elle tournait la tête et lui lançait l’un de ses sourires si radieux qu’il éclipsait même la beauté d’un coucher de soleil.
Face à lui, Sir Gilles se restaurait lui aussi. Le chevalier du graal l’avait tant aidé que jamais il ne pourrait honorer ses dettes. Non seulement le saint homme l’avait aidé lors de l’assaut sur la secte de slaanesh, mais il lui avait aussi procuré un cheval et des vivres. Il semblait bien que sa bonté n’avait pas de limite, rien de surprenant de la part d’un chevalier du graal ceci-dit.
Plus surprenante avait été l’intervention des hommes du Duc, arrivés au moment même ou il allait trépasser. Il n’aurait jamais l’occasion de les remercier hélas. Selon Gilles, beaucoup étaient désormais morts, et d’autres encore aux mains des Shalléens. Les survivants quant à eux avaient été immédiatement envoyés en mission hors de la ville. Funeste récompense estima le chevalier de la quête…
- Ou irez-vous désormais, vous et la petite ? demanda Gilles après avoir fini son assiette.
- Je ne peux l’emmener avec moi, là où je me rends, je le crains…
- Mais je veux rester avec toi ! s’exclama Alice, l’inquiétude dans le regard. Je serais courageuse, je le jure. Je…
- Je suis désolé ma petite, mais la recherche du graal s’effectue seule. Je ne puis faire exception à la règle.
Cependant Beren souriait. Alice le suivrait jusqu’en enfer si elle le pouvait, et il devait absolument l’en empêcher. L’amour de ce petit bout de femme le touchait énormément, et il devait absolument la mettre en sûreté.
- Sir Beren, je sais à quel point votre séparation doit vous peser, mais je crois connaître la solution à votre problème…
- Vraiment ? Vous pourriez… ?
- Et bien oui certes. Il se trouve que le fief de Cressette se situe à quelques lieux au sud, sur la route du Monfort. C’est la demeure de mon frère cadet, qui a épousé la fille unique de l’ancien Baron, et la petite ville continue de s’agrandir grâce au commerce de denrée qui circule entre Gisroreux et Monfort. Henry est un brave homme et un fameux chevalier, soucieux plus que n’importe qui d’autre de son peuple. J’avais pour projet de le visiter et de lui prêter mon épée quelque temps… Plusieurs années en fait.
Beren nota l’hésitation chez le saint homme, mais il décida de ne pas le questionner. Aucune importance que Gilles lui cache ses motivations, un chevalier du graal agissait toujours au nom du bien et de la justice.
- Bref, si vous désirez m’accompagner jusqu’au château de Cressette je pourrais prendre en charge Alice le temps de votre retour. Je la ferais entrer en tant que servante et garderais un œil sur elle, lui fournirais eau, vivres et éducation.
- C’est très généreux de votre part messire. J’accepte avec joie. Quant dis-tu, petite Alice ?
- J’veux rester avec toi…
Le jeune homme éclata de rire et ébouriffa les cheveux de la petite donzelle.
- Impossible de l’en faire démordre, ah ! J’adore cette enfant.

Ils quittèrent Gisoreux le lendemain matin, alors que les coqs dormaient encore, et prirent la route du sud, droit vers le Monfort et Cressette, qui se trouvait sur le chemin.
Alice chevauchait devant Beren, et le chevalier la maintenait en selle d’une main, tandis que de l’autre il tenait les rennes. Leur cheval s’appelait Beasoq, nom étrange si ce n’est pour un canasson. Il était brun comme la terre de bretonnie et aussi vaillant que n’importe quel destrier de guerre, selon Gilles.
Le chevalier du graal chevauchait à leur droite. Il montait un noble destrier gris, protégé par un caparaçon recouvert d’une robe blanche. Et alors qu’elle et Beren étaient toujours habillés de leurs vêtements standards, Gilles portait son armure de plate et sa robe portant ses armoiries personnelles. D’une main il tenait sa lance d’arçon ouvragée, et de l’autre un bouclier. Son visage était masqué par un impressionnant casque d’acier, et quand il prenait la parole sa voix résonnait d’un ton métallique.
La fillette fut surprise de ne revoir Abigaël, la damoiselle du graal à la beauté incandescente, mais au final son absence lui faisait une belle jambe. Elle n’aimait guère la jeune femme (même si elle lui était reconnaissante d’avoir ramené Beren), surtout à cause de sa façon de regarder son chevalier.
Alice était surtout jalouse de sa beauté, mais cela, elle ne le comprenait pas encore, tellement jeune encore que les sentiments tel que l’amour, et la jalousie qui en découlait, étaient nouveaux pour elle.
Mais ce qui la turlupinait le plus était leur séparation prochaine. Etre amoureuse n’était pas chose facile quand l’on avait huit ans, surtout d’un grand et beau jeune homme à la crinière rousse partant au-devant des pires dangers. Combien de temps devrait-elle se languir de son chevalier ? Un ans ? Deux ? Voir même dix ? Et s’il ne revenait pas, qu’allait-elle devenir ?
L’inquiétude croissante la fit soudain trembler comme une feuille, et en sentant l’étreinte de Beren se resserrer, elle pria pour que jamais elle ne s’arrête.
- Qui a-t-il ma douce Alice ? Pourquoi trembles-tu ?
« Ma douce Alice »… Oui, je crois bien que je suis folle de lui…
- Ce… Ce n’est rien… Juste le vent qui me rafraîchit…
- De toute manière la nuit tombe, nous allons devoir camper en bordure de la route.
- Certes, répondit Gilles. Non loin des montagnes grises jaillit un torrent à l’eau glaciale mais aussi pure que la neige qui jamais ne faiblit. Nous devrions mener nos montures près de ses berges et bivouaquer à l’abri d’un bosquet.
Une heure plus tard, alors qu’ils avaient quitté la route pour se diriger vers l’est, ils tombèrent sur un petit groupe d’arbres à proximité du dit torrent. Si bas dans les terres, il ressemblait plus à un ruisseau, mais ses eaux calmes suffiraient à sustenter les chevaux, et à Alice de faire sa toilette désormais quotidienne.
Pendant que les deux chevaliers bichonnaient leurs montures, Alice s’approcha du cours d’eau, dans lequel les étoiles naissantes se reflétaient comme dans un miroir. La fillette retira sa robe bleue et blanche et la déposa sur un rocher proche. Pendant un instant, elle resta ainsi, devant l’eau à observer son reflet.
Comment serais-je une fois grande ? Belle et attirante ? Si seulement…
Si maigre qu’elle était, elle restait une fort belle jeune fille, un bourgeon sur le point d’éclore en une fleur magnifique. Mais pour l’instant, Alice ne se sentait pas du tout à la hauteur de son amour, et cela la déprimait autant que l’idée de devoir laisser partir Beren seul. Il lui fallait trouver le moyen de devenir belle et attirante, et cela allait rester imprimé dans son esprit pendant très longtemps.
Après avoir fait sa toilette, elle rejoignit les deux hommes près du feu de leur camp, à proximité du bosquet dans lequel se reposaient les montures. Sir Gilles n’allait à priori pas retirer son armure. Selon ses dires, une vie entière sur les routes l’avait habitué à dormir tout de maille vêtu. Cela révoltait la petite, mais qui était-elle pour remettre en cause les actes, si minimes soient-ils, d’un saint vivant ?
Beren, qui se trouvait non loin à sa droite, partagea ses vivres avec elle, et durant le dîner, il tenta plusieurs fois de la faire sourire, mais Alice n’avait pas le cœur à rire.
- Dis moi ce qui ne vas pas, demanda le rouquin alors qu’il s’approchait d’elle sous le regard attendri de Gilles.
- Ce n’est rien !
Alice avait les larmes aux yeux, et ses questions l’oppressaient. Comment aurait-il pu comprendre à quel point elle, une vulgaire paysanne de huit ans, était amoureuse d’un grand et beau chevalier bretonnien ? Pourtant, il posa sa gamelle et lui passa un bras autour des épaules.
Il était si attentionné, si bon avec elle. « Tu es ma rédemption, celle qui me fait dire que vivre en vaut la peine. Si je ne t’avais rencontrée, alors je serais parti en quête du graal dans l’idée d’en mourir. Aujourd’hui, grâce à toi, je sais que je trouverais la Dame et que j’en survivrais, car c’est ce que je veux. Je veux pouvoir revenir… et être… avec toi. » C’était ses propres mots, des mots si doux à ses jeunes oreilles, mais que voulait-il dire ? L’aimait-il comme une fille, une enfant dont il aurait souhaité être le père, ou bien était-ce autre chose ?
- Allons, elle doit juste être épuisée, dit alors Gilles, dont le regard était suffisamment explicite pour indiquer à la fillette qu’il avait percé son secret. Elle n’est sans doute pas habituée à chevaucher comme nous.
- Certes, ça doit être cela, admit Beren qui s’écarta pour la laisser tranquille.
A présent extrêmement gênée, Alice n’osa plus lever les yeux de son assiette, dont elle ne toucha plus au contenu de la soirée. Gilles et Beren discutèrent de sujets qui la dépassait, à propos de la Dame, de gestes héroïques et des compagnons du graal. Puis quand ils finirent par s’endormir, alors que le feu devenait braises, la fillette se mit à regretter sa froideur à l’encontre de son ami. Prise de remords elle se leva, emmitouflée dans ses couvertures, et alla rejoindre Beren. Malgré le sommeil qui emportait le chevalier, il parvînt, par habitude due à leurs longues marches, à écarter les bras. Alice se coucha alors à ses côtés et l’enlaça dans ses petits bras, avant que le rouquin ne referme les siens sur elle.
Jusqu’à ce qu’elle s’endorme, bercée par la lente respiration de son amour, Alice ne quitta pas des yeux le visage de Beren, persuadée qu’à son réveil il aurait disparu…

Elle était à nouveau grande et belle, et ses cheveux noirs brillaient à la lueur des étoiles d’un ciel sans nuage. Sa peau douce et blanche était nue, et la jeune femme qu’elle était gravissait une haute colline à l’herbe grasse, sans trop savoir vraiment pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle grimpait, curieuse de ce qui pouvait se trouver de l’autre côté, dans la plaine de ce pays qu’elle ne reconnaissait pas.
Lorsqu’elle arriva enfin au sommet, elle vît une grande cité brûler, ses tours s’effondrer, ses murailles s’écrouler. Plus bas dans la vallée entourée d’une épaisse et grande forêt et traversée par un grand fleuve, une armée gigantesque assiégeait les portes de la plus grande ville que la jeune femme ait jamais vu. Les cris d’effroi de la population se mêlaient aux fracas des épées et des boucliers. Du haut de sa colline, Alice pouvait apercevoir les bannières des assiégeants, elles flottaient à la tête de leur horde et au sommet de leurs tours de siège. Diverses et pourtant identiques sur un point : l’étoile du chaos était gravée sur chacune d’elles.
Ses yeux la brûlèrent à leur seule vision, et les larmes aux yeux, Alice se détourna du massacre, sans comprendre pourquoi elle faisait un tel cauchemar.
- Qui es-tu ? fit soudain une voix très douce, alors qu’elle se frottait les yeux. Et que fais-tu ici ?
Alice se retourna, pour apercevoir une splendide femme aux longs cheveux blonds la dévisager, comme si elle était surprise de la voir en ce-lieu de malheur. L’intruse était très fine, et elle portait une robe d’un blanc des plus purs. Son regard intense brillait d’énergie, mais le plus équivoque était ses oreilles pointues qui traversaient sa chevelure, ce qui faisait d’elle une fée, d’après ce qu’en savait la fillette.
- Je suis Alice, répondit cette dernière, et je ne sais pas comment je suis… venue. Je pensais vivre l’un de ces horribles cauchemars une fois encore.
- Je vois. Ainsi tu possèdes le don de vision, comme moi. Sans cela tu ne pourrais jamais m’avoir rejointe, même involontairement. Moi je me nomme Naieth, enchantée de te rencontrer, jeune voyante. Dis-moi Alice, quel âge as-tu ?
- J’ai huit ans et demi, madame Naieth. Mais je sais pas pourquoi je suis grande comme ça. Pourquoi vous dîtes que j’ai le don de…vision ?
- Oh, et bien ça pourrait être long à expliquer, et… chiant, comme dirait ma sœur Lladrine. Enfin pour faire court, tu es capable de voyager sur le fleuve du temps et d’interroger le passé et le futur. Car vois-tu, nous sommes ici dans l’un des futurs possibles, et ce que nous voyons n’est autre que la destruction d’Altdorf, capitale de l’Empire, par l’un des chef de guerre Kurgan les plus puissants qui soient : Tenaka le rouge. Ce barbare n’est même pas encore né, mais un jour, il fondra sur le monde, c’est inévitable.
Alice ne comprenait pas tout, mais ce qui lui révéla la fée la terrorisa soudain. Elle voyait dans le futur et dans le passé, ce qui faisait d’elle… une sorcière. C’était mal…très mal…
- Non ça ne l’est pas, jeune fille, dit alors Naieth, surprenant alors la fillette qui sentit la fée entrer dans son esprit.
- Arrêtez, qu’est-ce que vous faîtes ?!
- Rien de grave, un simple tour que tu apprendras avec le temps. Nous nous reverrons bientôt ma petite. Ton amour passionné pour Beren est digne de bien des chansons au fait !
Avant même qu’Alice ne puisse donner de réponse, elle s’effondra dans l’herbe, et son corps disparut lentement à mesure que ses yeux se refermaient, ivre de fatigue. Naieth la plongea dans un sommeil réparateur dont la fillette avait bien besoin. L’esprit de la pauvre petite était tiraillé par son amour pour le jeune chevalier, un amour qui la dévorait aussi doucement que sûrement. Un terrain propice aux créatures du chaos, dont les yeux se posaient régulièrement sur les arpenteurs du temps.
Naieth la prophétesse allait devoir former la jeune Alice, et le plus tôt serait le mieux…

Quand Beren ouvrit les yeux, il vit que le soleil était déjà haut dans le ciel de Bretonnie. Il sentait la brûlure de ses rayons sur sa peau fragile, et c’est éblouit qu’il se redressa en pestant. Un peu plus, et il risquait l’insolation. Ah, il aurait tant aimé être comme les autres, ne pas craindre la morsure du soleil et jouir de sa bienveillance, mais hélas…
Le chevalier chercha du regard Alice ou Gilles, mais le camp semblait désert, hormis les chevaux qui broutaient l’herbe grasse des berges du torrent. Au moment ou il voulut se lever pour chercher la petite, elle l’enlaça par derrière et lui embrassa le creux du cou. Elle sentait la lavande, et sa peau était agréablement fraîche. C’était un vrai soulagement pour ses coups de soleil.
- Et bien, tu t’es levée du bon pied aujourd’hui ? demanda le jeune homme d’une voix éraillée par la nuit.
- Peut-être, je sais pas. J’ai un truc à te dire, Gilles veut que l’on parte de suite.
- Alors laisse-moi me lever, que j’aille me débarbouiller avant !
Ils sellèrent leurs chevaux rapidement et reprirent le chemin du sud. Gilles avait repéré des mouvements dans les montagnes, et il craignait pour leurs vies, aussi pressa-t-il le mouvement.
Beren admirait le chevalier du graal, et il espérait vraiment devenir un tel parangon de chevalerie un jour. Tout de même, quel parcours atypique avait-il effectué depuis son errance. Rejeté par les siens, traité de tout le noms d’oiseau possible, passé chevalier du royaume après moult preuves de son courage, et grâce au juste et noble Duc Armand, sans qui il l’aurait passé le reste de ces jours sur la route. Ensuite, pendant plusieurs années, il était devenu chevalier de la cour d’Aquitanie, et Armand lui avait donné sa confiance. Et enfin la suite, une douleur insupportable quand Alizebeth l’avait rejeté, brisant dès lors leur amitié et ses espoirs, une vie d’errance et pauvreté en récompense, puis la résurrection lorsque la Dame le visita en rêve, sur sa désormais lointaine montagne, posant les bases de sa quête du graal.
Ils chevauchèrent une semaine entière, soit huit jours et neufs nuits. Durant ces quelques journées passées à dos de cheval, le petit groupe traversa certains villages et Gilles redressa bien des tords. Beren lui-même pourfendit un troll qui terrorisait les villageois de Martignolle, son bras vengeur maniant sa lame d’un saint horion et tranchant la tête de l’infecte créature.
C’est aussi durant cette période qu’Alice découvrit son don pour le chant, et Beren adora l’entendre durant les couchers de soleil qu’ils admiraient ensembles, main dans la main.
Au matin du neuvième jour, ils arrivèrent en vue des hautes tours de Cressette, dont les étendards bleus et rouges flottaient dans le vent tiède qui soufflait en ce début d’été. Aussitôt, Beren sentit les tremblements d’Alice qui était assise en biais de la selle, juste devant lui, et blottie contre son torse comme un animal effrayé. Le chevalier sentait lui aussi son cœur se serrer, mais à présent que sa quête allait véritablement commencer, il devait laisser derrière lui amour, responsabilités, terres et richesses (qu’il ne possédait pas). Il ne devait désormais se consacrer qu’à sa foi en la Dame du Lac, devenir fort, et rester vertueux, fidèle aux idéaux de la chevalerie.
Quand ils arrivèrent devant les portes de la cité fortifiée, Beren, Gilles et Alice démontèrent. Le trafic était dense sur la route, et les chariots de marchandises, tractés par des chevaux de bât, ne cessaient d’entrer et de sortir de la ville. La route entre Gisoreux et Montfort était particulièrement utilisée car le duché montagnard possédait peu de cultures, ses terres s’étendant surtout dans les montagnes grises, et l’importation de denrées ne cessait quasiment jamais.
Beren savait que les adieux les plus brefs seraient les plus faciles à supporter, pour lui comme pour Alice. Il fit quelques pas avec eux, tenant sa monture par la bride jusqu’au pont-levis, puis s’arrêta là et prit une grande inspiration. La fillette se retourna alors, et elle se mit à sangloter.
- Non pas encore, hoquetait-elle, pas déjà. Reste encore un peu !
- Je ne le puis, répondit Beren du ton le plus neutre qu’il le pouvait. Ici débute ma quête, je ne peux pas aller plus loin.
Gilles s’approcha et lui tendit la main. Le jeune homme la serra à la manière des guerriers, par le poignet, et le saint homme lui fit un signe de tête.
- Que votre chemin soit auréolé de gloire, jeune Beren.
- Je trouverais la Dame, j’en ai fait le serment, Sir Gilles.
Le chevalier du graal acquiesça à nouveau. Personne ne pouvait imaginer ce qu’il avait vu dans ses visions, et pourquoi il aidait à ce point le rouquin.
Ensuite vînt le temps de consoler la petite brune, dans sa robe bleue et blanche, qu’elle allait sans doute devoir troquer pour des guenilles de servante. Les yeux d’Alice étaient rouges, et ses larmes coulaient tel les torrents qui se déversaient des sœurs pâles. Beren mit un genou à terre et la prit dans ses bras. La petite paysanne tremblait comme une feuille, aussi lui caressait-il doucement les cheveux pour la rassurer.
- Je veux que tu fasses tout ce que te dira Sir Gilles. Tu me le promets ?
- Snif… Oui… Et toi, promets-moi de ne pas m’oublier, s’il te plaît, ne m’oublie pas !
- Jamais, tu es et resteras à jamais, mon espoir et ma rédemption. Je ne pourrais jamais t’oublier. Adieu ma toute belle, pour l’instant du moins…
Ainsi, Beren se remit en selle et prit le chemin du sud. Il laissait derrière lui la seule personne qui tenait à lui, tel que le stipulait le serment de la quête. Cependant, avant qu’il ne puisse partir au galop, Alice courut vers lui et lui attrapa la botte droite. Le jeune homme souffla un bon coup et s’apprêta à subir à nouveau une crise de larmes, mais à son grand étonnement, ce n’était pas le cas. La petite lui tendait quelque chose dans ses petites mains, et Beren la récupéra. C’était une mèche de ses cheveux, enroulée dans une feuille de papier…
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